Littérature
Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.
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Vendredi 28 mars 2025
Histoire du XXIe siècle – Deuxième partie : 2025-2049
Chapitre 2 : Quand les tyrans appuient sur le bouton (fin)
D – L’indépendance à tout prix
C’est encore de violences et de morts dont il va être question dans cette section, même si les mouvements d’indépendance que nous allons évoquer ici sont a priori plus positifs que l’envahissement de territoires et l’anéantissement des peuples. Pourtant, le temps des indépendances heureuses, s’il a jamais existé, était passé. Les situations étaient trop conflictuelles, les territoires trop petits, pour que ces sécessions puissent se réaliser pacifiquement et apporter des conséquences satisfaisantes pour les populations.
La violence ambiante, ainsi que le nouveau paradigme économique initié par le trio Ibasi, Nbaku et Sarka, ne pouvaient qu’inciter les indépendantistes de tous poils à s’engouffrer dans le chaos pour avancer leurs pions. Et c’est encore la France, bien malgré elle, qui donna le coup d’envoi de cette nouvelle vague de décolonisations, qui ne furent pas moins sanglantes que celles du XXe siècle, mais plus.
Les îles caribéennes de la Martinique et de la Guadeloupe, 750 000 habitants à elles deux, étaient un moyen pour la France de garder un pied dans cette région d’Amérique centrale essentiellement hispanique et sous l’observation vigilante de l’Oncle Sam juste au-dessus. Il suffisait cependant de regarder une carte du monde pour comprendre que, en 2025, il y avait quelque incongruité à ce que Paris décide des mesures qui seraient appliquées à Basse-Terre et à Fort-de-France. Et il suffisait de regarder les couleurs de peau ici et là – même si on en voyait de plus en plus de noires en métropole et de blanche sur les îles – pour percevoir les raisons historiques de la présence française en ces lieux, raisons qui avaient pu être acceptables un temps – ça se discute – mais qui ne valaient plus au XXIe siècle. Moyennant quoi, tout le monde était mécontent : le gouvernement parce que l’entretien de services publics lointains coûtait trop cher, les autochtones car ils se sentaient maintenus dans une situation semi-coloniale alors que les conditions de vie n’allaient pas en s’améliorant (du moins était-ce « le ressenti »).
Bien sûr, les agents de la discorde sévissaient là comme ailleurs. En Guadeloupe, le mouvement indépendantiste avait toujours été assez virulent (l’Alliance Révolutionnaire Caraïbes avait été active dès les années 1980 et quelques coups d’éclats remontaient à des dates antérieures). C’était d’autant plus étonnant que les Guadeloupéens furent très longtemps opposés à l’indépendance de leur île (80 % en 2027), car conscients des perfusions économiques et sociales dont ils bénéficiaient. Ils n’avaient pas d’attachement sentimental à la métropole, assez peu de conscience nationale, mais un sens banal de l’intérêt, qui, lorsqu’ils soupesaient les avantages et les inconvénients de la France, leur montrait très nettement de quel côté penchait la balance. En revanche, et c’est comique, plus de la moitié des métropolitains (55 % en 2027) étaient eux pour l’indépendance de la Guadeloupe (et de la Martinique et de la Nouvelle-Calédonie).
Mais quand la France fit faillite à la fin de l’année 2029, l’opinion insulaire changea du tout au tout. Si la métropole était ruinée, si elle n’était plus stabilité mais chaos, il n’y avait plus de raison de garder des liens qui n’apportaient plus rien. Les indépendantistes mobilisèrent et parvinrent rapidement à gagner à eux la majorité de l’opinion. Aucune démonstration n’était apportée des bienfaits que procurerait l’indépendance, mais, depuis le Web 2.0 et l’information continue, la raison et le goût de la vérité n’étaient plus des éléments de décision. Le Conseil Territorial de la Guadeloupe se transforma plus ou moins en assemblée révolutionnaire, dont les conseils municipaux furent plus ou moins les relais dans l’archipel, et imposa un ultimatum à Paris pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Le gouvernement, qui, dépassé par les problèmes innombrables, avait d’autres chats à fouetter, accepta. Peut-être un peu trop vite, ce qui fit réagir les cerveaux, qui savaient encore compter. Les indépendantistes précisèrent donc que l’autodétermination, et même l’indépendance, ne signifiaient pas que les services publics français se retireraient et que la manne financière disparaitrait du jour au lendemain. Ben voyons !
« Il faudrait savoir », répondit le Premier Ministre Jordan Bardella. Moyennant quoi des casses de bâtiments et des prises d’otages de fonctionnaires furent organisées en Guadeloupe : on cassait ce qu’on voulait conserver ! Le gouvernement envoya des compagnies de choc, défendant ce dont il voulait se débarrasser ! Cette absurde confusion coûta 3500 morts (manifestations, attentats, assassinats, fusillades, opérations commandos) et 10 milliards de destructions, les plus spectaculaires étant celles de la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre et du Palais de Justice de Basse-Terre, tous deux pulvérisés par des drones, fournis par la Russie (le régime de Poutine n’était pas encore tombé et soutenait tout ce qui pouvait nuire à la puissance des démocraties européennes et américaines). C’est dans un territoire en guerre que se tint enfin le référendum (ce qui était pour le moins paradoxal) : on retrouva le chiffre de 2027, 80 %, mais cette fois contre la République française.
En Martinique, l’indépendance arriva comme une suite logique et pathétique des émeutes qui ne cessèrent de grossir tout au long des années 2010 et 2020. Certes, les prix étaient plus chers qu’en métropole et le revenu moyen plus bas (sauf pour les fonctionnaires, bénéficiant d’un traitement majoré de… 40 %, pour un temps de travail encore plus bas, si cela était possible). Les syndicalistes et gauchistes martiniquais, très influents, avaient de tout temps fait de la surenchère et soufflé sur les braises. Depuis le mouvement des gilets jaunes en 2018 et 2019, ils avaient, comme dans l’Hexagone, systématisé la désobéissance et la violence, par exemple au moment des confinements liés au Covid (alors que les confinements ne visaient qu’à protéger les personnes et mettaient tout le monde au même régime). Les antivax avaient été particulièrement nombreux sur l’île, même parmi les soignants. Quand on n’avait plus de prétexte, on en inventait, comme « la vie chère », moyen comme un autre de contester la parole de l’État et de lui soutirer encore plus de fric. Quand la vache fut si amaigrie qu’il n’y eut plus la moindre goutte de lait à traire, on déclara « la fin du lien de subordination », sans même passer par la case référendum. Les premiers heurts intervinrent sur l’île, entre Noirs et Blancs, entre fonctionnaires et employés du privé. Paris envoya davantage de police. On se bastonna tant et si bien qu’on fit mieux qu’en Guadeloupe : 3800 morts (3 % de la population adulte). Le président Raphaël Glucksmann, élu en 2032, prit intelligemment acte de la volonté manifeste des Martiniquais de quitter la République française et fit savoir qu’il ne s’y opposerait pas. « C’est le sens de l’histoire », concéda-t-il dans une formule éculée qui pouvait s’appliquer ici. J’ajouterai que c’était surtout le sens de la géographie.
La proclamation de l’indépendance de la Guadeloupe, et de la Martinique, eut lieu le 27 avril 2036, soit 192 ans jour pour jour – la date n’était pas choisie au hasard – après l’abolition de l’esclavage par le sous-secrétaire d’État aux Colonies, Victor Schœlcher, le 27 avril 1848 (le parallèle entre l’administration de la Ve République et les pratiques esclavagistes du XIXe siècle était un peu gros, mais en ces temps de confusion générale on n’était plus à une déformation historique près).
Les années qui suivirent furent difficiles. Même si le gouvernement français fit le maximum pour aider à la transition (suppression progressive des services et des personnels, aide à la formation, contrats généreux de coopération), le niveau de vie chuta (il avait certes chuté aussi en métropole) et la sécurité disparut : quelques milliers de morts de plus. Après 5 ans de chaos, ce n’est qu’à partir de 2041 que les deux îles réussirent à reconstruire une organisation politique, une vie économique fluide, une société plus apaisée.
La Nouvelle-Calédonie, bien que très éloignée, connut une évolution similaire. Certains se souviennent peut-être que, après les accords Matignon de 1988, à ne pas confondre avec ceux de 1936, mettant fin aux premières violences entre Kanaks et Caldoches, pas moins de trois référendums furent organisés ! Chaque fois, la population calédonienne se prononça contre l’indépendance. Comme si Paris voulait se débarrasser de la Nouvelle-Calédonie mais n’y arrivait pas ! La France cependant tenait à son confetti, pour deux raisons : le nickel qu’il contenait (25 % des réserves mondiales), minerai utile pour fabriquer de l’acier inoxydable, des piles et des batteries notamment, et sa situation dans cette Mer de Corail proche de l’Australie qui rapprochait la France de l’Asie du Sud-Est où elle n’avait pas de point de chute et lui donnait une surface maritime supplémentaire. Il y avait eu de nombreuses violences en 2024 (16 morts, 300 blessés, dont la moitié de gendarmes) à la suite d’une sombre histoire d’évolution du corps électoral sur fond de problèmes économiques et sociaux (les Kanaks ayant en moyenne un revenu deux fois moins élevé que les Caldoches).
Mais il fallut attendre la crise économique mondiale de 2029 pour que, comme en Guadeloupe et en Martinique, la majorité de la population en vienne à vouloir se détacher de la France. La France, trop loin, trop affaiblie, ne chercha pas à contrecarrer le mouvement : même les gendarmes sur place laissèrent les manifestants envahir les bâtiments publics et pendre le contrôle des ronds-points. Il y eut quand même 850 morts, mais en interne si l’on peut dire, entre habitants de l’île, essentiellement dans des tentatives de réappropriation de terres, qui déclenchèrent des assassinats ciblés et des combats entre milices. L’indépendance fut proclamée dans la douleur en 2037. Après cette date, la plupart des Blancs partirent (100 % des métropolitains et 50 % des Caldoches) et la population passa de 270 000 à 180 000 habitants. Les mines de nickel rapportèrent toujours l’essentiel des revenus par la suite, mais l’économie fonctionna très mal et près de la moitié de la population tomba dans la survie et l’autosubsistance.
Dans l’Océan Indien, c’est la puissance toujours plus grande des cyclones, et les frais conséquents de protection et réparation que Paris ne pouvaient plus assumer, qui permit d’une part le rattachement de Mayotte aux Comores, qui aurait dû advenir dès l’indépendance de ce l’archipel en 1975, d’autre part l’émancipation de la Réunion dans le cadre de l’Union des Îles Océaniennes, en 2046. Là encore, cela ne se fit pas sans des années de combats, drames et souffrances alors que l’acceptation de la logique et de l’évidence aurait pu permettre d’aboutir à ces évolutions de manière pacifique en deux ans.
Ces exemples montrent il me semble que, quoi que fassent les personnes de bonne volonté pour résoudre ou éviter les conflits, il y a toujours des gens qui les provoqueront ou les entretiendront par la violence. La raison ne me parait que trop évidente : cette violence est, si ce n’est un besoin, au moins une envie, chez beaucoup d’hommes, les moins éduqués sans doute. À la fin du XXe siècle, le philosophe Philippe Muray déplorait une « envie de pénal » ; quarante ans plus tard, c’est à une envie de mal que se laissaient aller des mâles au surmoi détruit par les addictions numériques. Une chose terrible était advenue, presque imperceptiblement : la mort prématurée était devenue banale, qu’elle découle d’une agression, d’un conflit, d’un événement météorologique ou épidémiologique. Et dans tous les domaines, le nombre de victimes avait été multiplié par 10, ou 100, parfois 1000, par rapport au début du siècle. C’est bien simple : dans à peu près tous les pays, l’espérance de vie moyenne diminua de 5 ans entre 2020 et 2050, quand bien même la population continuait à croître…
Je n’ai pas le temps de parler de toutes les indépendances arrachées aux vieilles démocraties en faillite. On sait que, après le coup de force de l’Australie en 2033, 20 pays moins puissants lui emboîtèrent le pas et firent voler le Commonwealth en éclats. La Grande-Bretagne ne demandait pourtant pas grand-chose à ses dominions, déjà indépendants, mais cette survivance de l’ancien empire britannique était encore trop aux yeux de populations déboussolées, qui confondaient présent et passé, association et oppression. Là encore, bien des violences inutiles furent commises : émeutes au Malawi, au Nigéria, en Sierra Leone, au Vanuatu… Attentats aux Bahamas, au Kenya, en Malaisie… Tragique assassinat du roi William V en 2035 (drone contre carrosse sur le mall de Buckingham après cyber-attaque contre la défense antiaérienne). À la même époque, l’Argentine obtint ce qu’elle n’avait pu récupérer en 1982 : la souveraineté sur les îles Malouines (Falklands). Très affaiblis par la chute de la livre, la déroute de la City et les conséquences sociales, les Britanniques n’eurent cette fois ni le courage ni les moyens de s’en aller défendre un bout de terre dans l’Atlantique sud. Et les Falklands changèrent de drapeau, pas de situation.
Il me faut enfin dire un mot des terribles sécessions qui brisèrent l’unité de pays aux territoires contigus, les régions riches abandonnant ni plus ni moins les régions pauvres dont elles n’avaient pas besoin. Deux d’entre elles finirent par réussir leur coup :
– la Catalogne, après les tentatives avortées des années 2010, profita de l’effondrement économique de 2030 pour défier à nouveau l’État central (autrement dit Barcelone voulut se libérer pour de bon de l’autorité de Madrid). C’était d’autant plus absurde que les régions espagnoles jouissaient déjà d’une grande autonomie, en matière d’éducation, de police, d’économie… Mais le besoin de violence là encore se fit sentir, et dans le chaos général les attentats prirent une couleur séparatiste. Ici, le pouvoir central réagit : la Guardia civil et l’armée prirent position dans tous les points stratégiques de la région. Les Catalans constituèrent alors rien moins qu’une « Armée de libération nationale ». Je passe les détails, pour ne livrer que quelques chiffres éloquents : 15 000 morts, 30 000 blessés, 50 000 prisonniers de part et d’autres, 100 000 personnes déplacées, une ville et des infrastructures saccagées (des milliards de destructions). Une nouvelle guerre civile espagnole semblait renaître un siècle après la première. Puisque la Catalogne finit par proclamer son indépendance, en 2036, et qu’elle fut plus ou moins actée, dans les faits pas dans les mots, on peut considérer que Madrid fut défaite. Mais vu toutes les calamités qui s’abattaient sur le monde au cours de ce deuxième quart de siècle, il est bien difficile de comparer ce qui fut et ce qui aurait pu ne pas être ;
– depuis longtemps déjà, de nombreux Belges flamands voulaient se séparer de ces « fainéants de Wallons » qui, comme les Français, n’en foutaient pas une rame et dilapidaient les fonds publics. Ils profitèrent de la énième crise ministérielle et de l’absence de gouvernement pour annoncer la sécession, avec Anvers comme nouvelle capitale, Bruges et Gand comme pôles complémentaires. De manière assez étonnante, il y eut peu de réactions. Cela tint peut-être à la personnalité lymphatique du roi d’alors, mais aussi à la nonchalance belge, qui était à la fois une force et une faiblesse, où l’on considérait que ce qui était était et qu’il ne servait à rien de s’opposer au cours des choses. Il faut dire que l’attaque du Berlaymont, l’immeuble de la Commission Européenne, par la Ligue paysanne européenne, qui causa la mort de pas moins de 1200 personnes (dont tous les Ministres de l’Agriculture puisque l’attentat eut lieu un jour de Conseil des responsables des politiques agricoles), avait secoué les pouvoirs publics et l’opinion belges. La Flandre naquit donc assez facilement et s’imposa vite dans les organisations internationales.
La Sibérie elle n’était pas la région la plus riche de la Russie, sauf si l’on compte les ressources naturelles, dont elle regorgeait. Ce territoire immense, 13 millions de km2, recouvrait 77 % de la surface de la Russie mais n’accueillait que 27 % de sa population, soit une densité d’une faiblesse exceptionnelle : 3,5 habitants au km2. La Russie était le pays le plus grand du monde – 10 fuseaux horaires ! –, ce qui le rendait difficile à administrer, d’autant que la rigueur du climat ne favorisait pas les déplacements. Si en plus on ajoutait à cela que les peuples de l’Est se sentaient plutôt asiatiques tandis que ceux de l’ouest se sentaient plutôt européens – malgré le lavage de cerveaux organisé pendant la tyrannie poutinienne (2000-2031) –, on comprend que les habitants de Sibérie orientale aient eu des tentations à l’autonomie. C’est ainsi que les représentants des territoires situées à l’est du fleuve Ienisseï – Krasnoïarsk et Transbaïkalie, les républiques de Bouriatie, de Touva, de Yakoutie (Sakha) et de Khakassie, ainsi que l’oblast de l’Amour à la frontière chinoise –, se réunirent et se regroupèrent pendant les années troubles qui suivirent la chute de Poutine et la fin de l’Empire du mal. Ils eurent l’intelligence de procéder en deux temps : une demande concertée d’autonomie plus grande, en 2035, et, une fois que Moscou, qui avait des problèmes éminemment graves à gérer, fut déshabituée de vouloir tout contrôler à des milliers de kilomètres, une proclamation d’indépendance, en 2040. La Sibérie orientale devint alors le 206e État de ce qui restait de l’ONU (qui n’en comptait que 193 en 2025), et le 7e plus grand pays du monde avec 7,2 millions de km2 (après la Russie, qui en conservait tout de même 10 millions, le Canada, la Chine, les États-Unis, le Brésil et l’Australie).
Les hommes se faisaient donc beaucoup de mal sur la planète terre en ces années 2025-2049. Alors qu’ils auraient été bien inspirés de s’unir et de se soutenir contre des puissances qui menaçaient de les détruire tous jusqu’aux derniers : d’une part le climat, d’autre part les machines.
Vendredi 21 mars 2025
Histoire du XXIe siècle – Deuxième partie : 2025-2049
Chapitre 2 : Quand les tyrans appuient sur le bouton (suite)
C – Des conflits multiples et protéiformes
Il serait fastidieux de lister tous les conflits qui s’amplifièrent ou éclatèrent pendant ce deuxième quart de siècle. Quelques-uns cependant méritent que l’on s’y arrête un instant, car ils traduisent la violence de cette sombre période dans l’histoire de l’humanité. Il y a plusieurs moyens de les classer : selon les armes utilisées, les raisons invoquées, le nombre de victimes, les conséquences géopolitiques… J’ai choisi un classement possible parmi d’autres : ceux qu’on attendait et ceux qu’on attendait moins (aucun conflit ne sort de nulle part et on doit les envisager dès lors que l’on suit un peu sérieusement les affaires du monde).
Commençons par évoquer ceux qui paraissaient inévitables, pour une raison simple : la volonté de puissance d’un dirigeant déjà tout puissant.
Nous avons déjà évoqué le martyr de l’Ukraine et la bombe nucléaire tactique envoyée par Poutine en 2026 sur le pays asphyxié. Rappelons que, après environ 600 000 morts de part et d’autre entre 2022 et 2027 (sur les 600 000 morts ukrainiens, 20 % étaient des civils, car les Russes attaquaient les villes alors que les Ukrainiens se défendaient seulement), autant de blessés si ce n’est plus, des millions de familles détruites par les enlèvements d’enfants, l’exil et la séparation provoqués par l’agression russe, un conflit gelé pendant 3 ans, c’est la courageuse attaque de la Pologne en 2029 qui permit de faire tomber le monstre et cesser la guerre, en 2030.
De son côté, profitant du désordre mondial issu de l’effondrement économique d’octobre 2029, l’autocrate chinois Xi Jinping (l’homme qui ne savait pas sourire) attaqua l’île de Taïwan qu’il menaçait depuis longtemps. Rappelons que cette île avait été séparée du reste de la Chine lorsque celle-ci était devenue communiste, en 1949. Devenu démocratie à partir de 1980, Taïwan était un pays de libertés, d’innovation et de haute technologie – longtemps premier producteur mondial de puces électroniques de pointe –, qui attirait la jeunesse de son énorme voisin et donc inquiétait les dirigeants de Chine Populaire, qui tenaient, via le tentaculaire Parti Communiste, à surveiller la population et verrouiller la société. Xi Jinping, au pouvoir en Chine entre 2013 et 2033, se persuada vite que tolérer un havre de liberté si près de ses côtes (130 km) qui de plus se présentait comme le cœur de la Chine historique, était impossible car Taïwan (capitale Taipei) constituait une menace existentielle pour son régime (ce raisonnement était absurde en soi : rappelons qu’en 2030 la Chine comptait 1,4 milliards d’habitants tandis que Taïwan en comptait… 25 millions, que la première avait une superficie de 9,6 millions de km2, Taïwan de… 36000). Mais les dictateurs sont de grands paranoïaques qui ont très peur de tout ce qui n’est pas à leur image.
Xi renforça donc l’APL (Armée Populaire de Libération) tout au long de la décennie 2020, multiplia les manœuvres et les provocations dans les espaces maritime et aérien de Taïwan, afin de laisser croire qu’il envisageait le scénario suivant : une première phase constituée de tirs de missiles sur les bases militaires, centrales électriques et usines d’armement de Taïwan, accompagnée d’une attaque cybernétique et d’une destruction de satellites destinées si ce n’est à paralyser, au moins à gêner la transmission d’informations et les possibilités de réaction de l’armée taïwanaise ; une deuxième phase aéronavale avec la convergence de 200 bateaux, 500 avions et 300 hélicoptères chargés d’assurer et de sécuriser le débarquement sur l’île de 250 000 hommes ; une troisième phase avec la prise progressive des centres de pouvoirs locaux et nationaux grâce à une progression de l’infanterie au sol et la prise en main des communications numériques et téléphoniques.
Mais un tel scénario aurait entraîné des centaines de milliers de victimes, chinoises et taïwanaises sur l’île, chinoises et américaines sur la mer, un risque pour les exportations chinoises (vitales pour le pays), et une réprobation internationale conséquente, d’autant que des grosses entreprises du monde entier dépendaient plus ou moins directement des fleurons TSMC et ASE, groupes Taïwan Semiconductor Manufacturing Company et Advanced Semiconductor Engineering. Surtout, une telle opération ne garantissait aucunement que Pékin parviendrait à mettre au pas des individus très remontés, qui avaient eu des années pour se préparer à cette agression.
Je me permets, du haut de mes 100 ans, même si je ne suis rien dans cet univers, un constat qui, je crois, ne souffre guère d’exceptions : jamais un pays extérieur ne peut imposer son ordre et sa vision à un peuple qu’il a envahi. Cela a pu quelquefois marcher dans l’Antiquité, ou au Moyen Âge, quand la densité de population était très faible et les moyens de communication quasi inexistants. Depuis le XXe siècle, et peut-être même le XIXe, les sentiments nationaux d’une part, les capacités de mobilisation d’autre part, sont tels que l’envahisseur ne peut réussir par la force. Il peut contraindre un moment, pas convaincre. Et donc il est vite harcelé, détesté, et, plus ou moins rapidement, contraint de se retirer.
Xi Jinping avait-il conscience de cette réalité ? Toujours est-il qu’il renonça à l’invasion de Taïwan et choisit une stratégie qu’on pourrait dire d’étouffement, prenant pied sur l’archipel des îles Spratleys, Pratas et Kinmen, territoires juridiquement sous la souveraineté taïwanaise, mais que Pékin, considérant qu’il avait un droit sur tout ce qui se trouvait en Mer de Chine, étouffait à coups de blocus naval et d’encerclements. Ainsi, les Chinois construisirent-ils une « grande muraille de sable », autrement dit 7 îlots artificiels sur lesquels furent bâties des constructions, routes et aéroports, permettant aux bâtiments militaires de se positionner à quelques encablures de Taïwan, aux bateaux de pêche de ratisser les eaux très poissonneuses et aux géologues de sonder les fonds marins riches en pétrole et en gaz.
Aller cette fois jusqu’à envahir des îles existantes, même si presque inhabitables et inhabitées, c’était un casus belli et Xi Jinping en était bien conscient. Il justifia son acte avec cet argument : « Face aux actions hostiles des marines taïwanaise et américaine, il est légitime que notre pays s’organise pour garantir la libre circulation de ses bateaux en Mer de Chine méridionale ». Certains se souviennent peut-être de ce qui s’ensuivit, et qu’avait sans doute prévu en partie le dictateur chinois : une action concertée des troupes taïwanaises et américaines (ces dernières venues du Japon, de l’île de Guam et de Hawaï) pour récupérer les îles, une véritable bataille aéronavale, le tir du missile chinois Dong Feng 26 au-dessus de Guam dans le but d’impressionner non de tuer, la riposte américaine sur toutes les bases côtières chinoises, l’attaque chinoise sur les bases américaines de Puerto Princesa et Aparri aux Philippines… Résultats humains : 400 000 morts environ, autant de blessés, essentiellement militaires. Résultats politiques : 20 ans de haine (2031 – 2050), 20 ans de rabibochage (2050 – 2070), et l’unité depuis : Taïwan est aujourd’hui associée à la Chine, de son plein gré, dans le cadre de la confédération d’Asie du Sud-Est. À quoi ont servi ces 800 000 morts et blessés ? À retarder le rapprochement.
Les historiens, même chinois, expliquèrent par la suite que, en prenant pieds sur les îlots dépendant de Taipei, Xi Jinping voulait sans doute montrer qu’il ne renoncerait jamais à Taïwan et habituer un peu plus encore les Taïwanais à cette idée. C’est bien ce que je disais ! Il s’agissait de convaincre plus que de contraindre, ou de convaincre en contraignant progressivement. Les historiens ajoutaient, et n’importe qui pouvait le constater, que Xi Jinping n’était pas Vladimir Poutine. Il y a quand même peu d’hommes qui massacrent des centaines de milliers de personnes et font pratiquer la torture de bon cœur, quelles que soient les époques. L’erreur de Xi a sans doute été le missile au-dessus de Guam, mais il avait été construit dans ce but ou presque (avant qu’il n’explose les Américains l’appelaient le Guam killer, au cas où il aurait emporté une charge nucléaire bien sûr) ; il faut dire que les Américains étaient sortis plutôt vainqueurs de la première bataille aéronavale, avant le missile (94 avions et bateaux détruits et 35 000 morts d’un côté, contre 192 avions et bateaux détruits et 85 000 morts de l’autre), et que l’humiliation est un puissant facteur de mauvaises décisions.
Un mot sur Hong Kong, plus petit encore que Taïwan (8 millions d’habitants en 2030). Cette région administrative spéciale de la Chine Populaire (l’autre étant Macao), mégapole rutilante du Delta des perles, était caractérisée par un libéralisme économique et surtout politique bien supérieur au reste du pays, qui en faisait la quatrième place financière mondiale, après New York, Londres et Singapour. Et l’indice de développement humain des Hongkongais était un des plus élevés au monde. Rétrocédé à la Chine par les Anglais en 1997, Hong Kong devait conserver son autonomie jusqu’en 2047, selon le principe « un pays deux systèmes ». Cependant, durant les premières décennies du XXIe siècle, Pékin ne cessa d’imposer des contraintes à la population de Hongkong. Il y eut de nombreuses émeutes violentes. Mais les batailles de Taïwan ont finalement plutôt servi Hong Kong, détournant l’attention de pouvoir chinois qui ne voulait pas multiplier les fronts. Et en 2047, le parti communiste n’étant plus au pouvoir à Pékin, les deux « systèmes » se fondirent en un seul, accepté par tous.
En 2028, la Corée du Nord avait lancé un missile sur le Japon, nous l’avons dit, et Kim Jong Un et sa clique furent éliminés six mois plus tard. La Corée du Sud saisit l’occasion pour présenter une nouvelle offre de réunification, dans un processus à l’allemande (la réunification des Allemagne de l’Ouest et de l’Est date de 1990, grâce au chancelier Kohl et au président russe Mikaël Gorbatchev). Cela se passa moins facilement en Corée, toutefois. Si, autant que l’on puisse en juger dans un pays aussi fermé, une bonne partie de la population nord-coréenne semblait favorable à la réunification, une part non négligeable des dirigeants, et de l’armée, semblait plutôt hostile à la perte de l’indépendance, aussi misérable fût-elle (car elle impliquait un système dictatorial, une pauvreté persistante et des tensions permanentes avec les voisins). Après plusieurs années de négociations et tergiversations, et au prétexte de secourir les « manifestants de la liberté » (Coréens du Nord demandant la démocratie et la réunification avec le sud) massacrés par la police nord-coréenne, l’armée sud-coréenne, en 2037, bombarda puis franchit le 38e parallèle, frontière incandescente entre les deux demi-nations. S’ensuivit une guerre à l’ancienne – comme si la Russie et l’Ukraine avaient réhabilité les horreurs des face-à-face et des bombardements – qui ne s’arrêta qu’en 2040, avec cette fois la victoire du Sud, ou plutôt de la liberté, 91 ans après le statu-quo de 1953. À quoi servirent les 450 000 victimes ? À rien, comme d’habitude, la guerre était toujours aussi absurde et révoltante. Les victimes auraient été bien plus nombreuses si la Russie et la Chine étaient intervenues ; mais ces ex-tyrannies n’étaient plus les soutiens du mal, ce qu’avaient compris les Sud-Coréens, qui de plus avaient eu l’intelligence de demander ouvertement aux Américains de ne pas se mêler de cette « affaire interne ».
Je salue ici l’heureux contre-exemple donné par l’Irlande et plus encore par le Premier Ministre Anglais Luke Bowen, qui, au risque de ne pas être élu (à la tête du Parti Travailliste, il fut battu deux fois avant de remporter les élections législatives et d’entrer au 10 Downing Street, où il resta de 2042 à 2050) avait affirmé : « Il suffit de regarder une carte pour comprendre combien la séparation de l’île d’Irlande en deux pays est illogique. Si je suis Premier Ministre, je proposerai un détachement de l’Ulster (Irlande du Nord) du Royaume-Uni, afin que celle-ci puisse envisager librement la réunification avec l’Eire (Irlande du Sud) ». Il fallut 10 ans pour que cette évidence gagne les esprits anglais d’une part, irlandais d’autre part, et que les frères et sœurs ennemis puissent se retrouver pour progresser ensemble, aller de Dublin à Belfast sans franchir de frontière et vivre en bonne entente avec l’Angleterre voisine.
En Afrique, les conflits ne manquèrent pas, souvent à dominante ethnique, car les frontières tracées par les anciens colonisateurs ne tenaient guère compte des apparentements entre groupes de populations locales. Là-dessus, s'ajoutèrent les questions religieuses, ou plutôt la question musulmane, les islamistes qui perdaient de l’influence au Moyen Orient semblant se rabattre sur l’Afrique, des sectes épouvantables venant terroriser les populations de telle ou telle région, conduisant de fait à un isolement, poussant à la sécession vis-à-vis du pouvoir central. Les horreurs (viols, massacres, tortures, enlèvements) furent les plus nombreuses au Soudan, en Éthiopie, en Libye, en République Démocratique du Congo (Congo-Kinshasa), en République du Congo (Congo-Brazzaville), au Mozambique. La malhonnêteté ou la nullité des dirigeants, la volonté de puissance des militaires, la déstabilisation par des mercenaires (russes notamment) compliquèrent encore les choses. Des guerres stupides et fratricides furent déclarées : entre l’Algérie et le Maroc, entre la Somalie, l’Éthiopie et le Kenya, entre le Soudan et l’Égypte, entre le Cameroun et le Nigéria, le Niger et le Mali. On pourrait détailler chacune et observer que, chaque fois, la guerre ne fait que contrarier, accélérer ou retarder, une évolution ou une stagnation qui se serait produite de toute façon. Autrement dit : un conflit armé ne peut changer les aspirations profondes des populations. Bien sûr, les agresseurs pensent le contraire. C’est bien pour cela qu’ils agressent, et qu’il faut donc parfois se défendre. Loin de moi l’idée de dire qu’il faut rester passi.f.ve quand quelqu’un se met à vous envoyer des bombes et/ou à vous chasser de votre maison. Ce que je veux dire, c’est que guerre ou pas guerre, les modes de vie souhaités resteront les mêmes.
Comment ne pas mentionner enfin l’énorme guerre civile pakistanaise qui, entre 2046 et 2050 décima le Pakistan et causa la mort de 25 millions de personnes ? Ce qui, sauf erreur, reste le record de destruction de vies humaines avec des armes dans un pays sur un si court laps de temps (les épidémies et les catastrophes naturelles ont naturellement fait bien plus de victimes). Record de victimes d’attentats islamistes également, avec 28 000 morts sur quatre sites, en une seule journée, dans l’action coordonnée des « Flammes de l’enfer » le 29 octobre 2048. Rappelons que les Talibans chassés d’Afghanistan en 2039 s’étaient réfugiés au Pakistan et avaient trouvé là un nouveau terrain de jeu favorable à leur idéologie mortifère. Cela n’alla pas sans de nombreuses résistances bien sûr, d’où les conflits multiples, entre les Pakistanais et les intrus, entre factions islamistes (Al Qaïda sévissait toujours sous différentes formes), entre islamistes et progressistes, entre Pakistanais et Indiens à propos du Cachemire… Au total donc, 14 % de la population pakistanaise fut anéantie en quelques années, une folie, un cauchemar.
Je terminerai ce sous-chapitre par un peu de pathétiquement comique dans l’affreusement tragique, grâce à l’Amérique Latine, qui sembla pendant deux décennies (2030 –2050) se spécialiser dans les dirigeants fous. Un peu plus tôt dans le siècle, le Brésilien Jair Bolsonaro, bête et incompétent, et l’Argentin Javier Milei, intelligent et efficace économiquement, avaient donné un avant-goût de cette famille de dirigeants « locos » (fous). Aux États-Unis, un milliardaire ignare et caractériel du nom de Donald Trump fut élu par deux fois (2016-2020, puis 2024-2028), alors qu’il ne savait pas se servir d’un ordinateur, n’aurait pas pu situer le Japon et l’Espagne sur une carte du monde, ne lisait jamais une note de ses services, conseillait à ses concitoyens de boire de la Javel pour lutter contre le coronavirus, affirmait que les immigrants haïtiens mangeaient des chiens et des chats, que son opposante démocrate souhaitait que l’avortement fût possible même après la naissance, assurait qu’il allait régler la guerre entre la Russie et l’Ukraine en un jour, etc. L’Afrique aussi avait eu son lot de grands malades en ce premier demi-siècle, comme le roi du Swaziland Msawti III ou le président de la Guinée équatoriale Téodoro Obiang Nguema, mais ils étaient plus classiques dans leur comportement (lucre, paresse, sadisme, accaparement des richesses).
Parmi les dingues particulièrement originaux à la tête d’États latino-américains, on peut citer :
– le président évangéliste du Paraguay, Alvino Salrios (2038-2042), qui imposa le passage obligatoire à l’église une fois par semaine, contrôles à l’appui ;
– le président du Brésil, Silvio Valdez Vieira (2040-2044), évangéliste lui aussi, qui célébrait lui-même les offices hebdomadaires, télévisés il va de soi ;
– la présidente de l’Argentine, Luisa Valiana Pietri, ancienne danseuse de tango, qui avait promis, une fois élue, de faire un pas de danse avec tous les hommes de plus de 20 ans pour se rapprocher du peuple. Elle s’y astreignit pendant 2 ans, accordant ses pas à tout de même 74500 mâles argentins, avant d’être emportée par le virus dévastateur qui décima son pays en 2043 ;
– l’Uruguayen Juan Luis Paccioni, ancien éleveur de bétail qui, une fois au pouvoir – et donc débarrassé du besoin de faire marcher son exploitation – interdit la production et la consommation de viande, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique. Le 12 février 2043, moins de trois semaines après cette annonce qui avait entrainé des émeutes, lui et ses gardes du corps furent abattus dans une embuscade alors qu’il quittait le Palacio Salvo pour se rendre à l’aéroport de Montevideo.
Vendredi 14 mars 2025
Histoire du XXIe siècle – Deuxième partie : 2025-2049
Chapitre 2 : Quand les tyrans appuient sur le bouton
Entre États aussi, les tensions ne pouvaient que croître face à l’effondrement économique et à la violence sociale. Le pugilat entre les présidents brésilien et américain lors du G20 de 2034 à Mumbaï, les années de mutisme haineux entre le président chinois et le premier ministre japonais, les insultes et les menaces entre Italiens et Français d’une part, Anglais et Français d’autre part, la déclaration de guerre de la Pologne à la Russie et les premiers combats qui s’en suivirent (2035 – 2036), les combats entre populations locales et migrants à Malte, à Lampedusa, en Sicile, en Grèce, en Turquie (2040 – 2042), les guerres quasi permanentes entre factions musulmanes au Proche et au Moyen Orient, les envois de missiles, l’éclatement de conflits qui couvaient depuis longtemps, illustrent quelques-uns, parmi beaucoup d’autres, des drames quasi-permanents pendant cette période. La diplomatie, qui est l’art de la mesure, de l’écoute et de la concession, ne fonctionnait plus, étouffée qu’elle était par les rodomontades et les escalades.
A – La fin du tabou nucléaire
Le plus spectaculaire vint pourtant d’un danger identifié depuis longtemps, classique en quelque sorte, danger remis au goût du jour par les tyrans des années 2020, notamment le Russe Poutine, le Nord-Coréen Kim Jong Un, l’Iranien Khamenei.
Dès 2026, Poutine se risqua à une bombe nucléaire tactique d’1 kilotonne en Ukraine (celle larguée sur Hiroshima en 1945 avait une puissance de 15 kt). Elle causa 3000 morts immédiatement et 1000 de plus dans les deux années qui suivirent (c’était finalement peu de choses au regard des 500 000 morts et du million de blessés causés par ce monstre sur ce seul théâtre des opérations). Mais la riposte des armées de l’OTAN, qui anéantirent les forces conventionnelles russes en Mer Noire, en Crimée et aux frontières entre Ukraine et Russie (5 000 morts au moins, des milliards de $ de matériels détruits), empêchèrent que les choses empirent. Là, le pire ne se produisit pas, mais il aurait très bien pu. On peut aussi considérer qu’on était déjà dans le pire, tant les atrocités du régime russe étaient nombreuses. Quoi qu’il en soit, je constate ici une fois de plus que ce qui arrive ou ce qui n’arrive pas tient à très peu de choses, ce très peu de choses étant la réaction, à un moment donné, d’une poignée d’hommes, voire d’un homme seul, qui conditionne le futur de milliards d’autres. Le pouvoir est absolument effrayant quand il atteint de telles proportions.
Ce premier coup était d’une puissance toute relative eu égard aux possibilités du nucléaire. Mais c’était la porte ouverte au lancement d’une bombe nucléaire stratégique, autrement dit beaucoup plus puissante. Depuis le temps qu’on en parlait… Depuis le temps qu’on se disait qu’il y aurait bien un fou, un jour, qui appuierait sur le bouton… Tous ces missiles, toutes ces bombes, toutes ces têtes nucléaires (environ 15 000 en 2025), comment ne seraient-elles pas utilisées, un jour ? L’histoire montre, je crois, que tout ce qui est techniquement possible finit par être appliqué un jour, au moins une fois. Les barrières juridiques et morales ne tiennent qu’un temps. Loi de Murphy, encore. Il n’empêche que l’affaiblissement économique et social des pays occidentaux désinhiba grandement les autocrates fauteurs de troubles.
C'est le plus dérangé de tous qui passa outre le mécanisme de la dissuasion et brisa le premier « l’équilibre de la terreur ». Kim Jong Un, maître de la Corée du Nord, était tellement malade qu’il était désormais assisté en tout de sa fille Kim Ju Ae, peut-être plus atteinte encore. Il n’était pas fou, mais bête et méchant, aveuglé par son égocentrisme, demeuré un enfant capricieux à qui l’on accordait le moindre désir, ce qui ne pouvait qu’engendrer un dirigeant tyrannique. Cet homme-bébé, obèse et pas fini, avait multiplié les provocations, exhibant ses armes nucléaires à chaque occasion, médiatisant les essais grandeur nature, essayant des missiles au-dessus de la Mer du Japon, menaçant de détruire la Corée du Sud en quelques heures et d’atteindre les États-Unis avec une fusée d’une portée de 15 000 km. Un type charmant, élégant, intelligent…
C’est donc lui qui, après tant d’esbroufe, pour continuer son escalade et respecter sa logique démente, se décida à y aller pour de bon. Le 26 avril 2028, un missile partit haut dans le ciel avant de prendre la direction du Japon tout proche, 1200 km. Comme il volait à 6 000 km/h, il ne lui fallait que quelques minutes pour toucher la terre nippone. Les Japonais cependant s’attendaient à une telle attaque et s’y préparaient, d’autant qu’ils redoutaient tout autant des attaques en provenance de Chine et de Russie. Entouré de 3 dictatures agressives, vacciné par les souvenirs d’Hiroshima et de Nagasaki, le petit archipel ne devait jamais baisser la garde pour conserver le simple droit d’exister.
Le système de défense japonais comportait 3 niveaux :
– les destroyers Aegis équipés d’intercepteurs Standard Missile-3, qui, théoriquement, pouvaient atteindre les missiles balistiques ennemis pénétrant dans la haute atmosphère ;
– les intercepteurs terrestres Patriot Advanced Capability-3 de l’Armée de l’air, pour contrer à basse altitude les missiles qui seraient passés au travers du premier rideau ;
– les missiles Type-03 conçus pour contrer le missiles hypersoniques ennemis, qui changent régulièrement de trajectoire, comme le Zircon russe (en théorie là encore).
Ces trois types d’interception nécessitaient un équipement adéquat de radars et de satellites pour détecter, repérer, suivre, guider, etc.
Il y avait un quatrième niveau de défense, ou un niveau sous-jacent : les 50 000 militaires américains présents dans des bases sur le territoire japonais et patrouillant sur des navires dans les eaux territoriales du pays.
Le missile nord-coréen du 26 avril 2028 n’était pas un missile planant ou un missile changeant de direction. Surtout, lancé depuis une distance assez proche, il n’eut pas le temps d’atteindre les vitesses hallucinantes de mach 15 ou mach 20 qui étaient les vitesses finales des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et que, selon des spécialistes de ces questions, aucun système n’était à l’époque capable d’intercepter, d’autant que quelques secondes avant de toucher leur point d’impact, ces fusées se divisaient en plusieurs ogives qui partaient dans différentes directions. Là, le missile nord-coréen put être intercepté avant qu’il redescende. Intercepté, cela signifiait ici détruit par contact (« hit to kill »), à une altitude suffisamment élevée pour que ni les débris ni les radiations n’atteignent la surface de la terre.
Quand le Premier Ministre japonais informa la population japonaise, et ce faisant l’ensemble de la communauté internationale, de ce qui avait été tenté et de ce à quoi on avait échappé, trois réactions se succédèrent, plus ou moins rapidement : l’effroi, le soulagement, la colère. Temporairement, les Japonais, comme les autres en plein désastre économique et social, se réunirent dans ces sentiments ; être passé si près d’une mort collective redonnait l’envie de vivre et de vivre ensemble.
La question qui se posa aux dirigeants nippons fut de savoir quelle riposte apporter à cette agression qui, si elle avait abouti, aurait anéanti 2 ou 3 millions de personnes (les villes japonaises étaient parmi les plus denses du monde) et provoqué le chaos dans tout le pays (on évalua la puissance de la bombe à 30 fois celle d’Hiroshima, ce qui, vu les capacités en 2028, était une bombinette). Ne pas réagir, c’était faiblir devant un dictateur incapable de s’arrêter dans sa course mortifère et de comprendre autre chose que le rapport de forces ; envoyer une bombe de même teneur c’était, si elle parvenait à toucher sa cible, créer la désolation et risquer d’entraîner une escalade fatale (les Japonais ne possédaient pas l’arme atomique, mais les États-Unis, même avec la calamiteux Donald Trump à leur tête, étaient encore leurs alliés). Le monde entier se sentit concerné par ce débat, car on savait que si Russes et Chinois entraient dans la danse atomique la réaction en chaine qui se déclencherait et l’hiver nucléaire qui s’en suivrait pouvaient supprimer toute vie sur terre en quelques jours.
C’est finalement une solution aussi surprenante qu’intelligente qui fut adoptée. Le gouvernement japonais ne dit rien, ne fit rien. Quand on pressait les officiels de questions, ils répondaient invariablement : « No comment ». Les citoyens japonais eux-mêmes appelaient à la vengeance, mais le Premier Ministre de l’époque, homme remarquable, pour la circonstance appuyé par l’empereur (pas encore assassiné en raison des émeutes de la faim), répondait : « La mission du gouvernement est de vous protéger. Et vous avez été protégés car le missile a été intercepté. Nous continuons à vous protéger en n’entrant pas dans le conflit nucléaire, qui risquerait d’entraîner notre pays dans une guerre dévastatrice ». Comme de coutume, au lieu de louer la sagesse de responsables soucieux des vies humaines et de la paix dans le monde, les crétins du monde entier se déchaînèrent sur les comptes débiles de leurs réseaux sociaux ; la tonalité dominante était que les Japonais, ouais, finalement, ils n’en avaient pas ! Comme si c’était en ces termes que la question se posait. On était tombé très très bas, les cerveaux étaient complètement vidés, totalement déstructurés, rappelons-le (les cerveaux humains seraient sans doute encore plus bas aujourd’hui, en 2100, s’ils n’étaient ou couplés avec les intelligences artificielles dernière génération, « totales », « ontologiques », « démiurgiques », ou fusionnés avec des neurotransmetteurs interconnectés).
6 mois plus tard, le 31 octobre 2028, un drone furtif, sans doute lancé d’assez près par un commando infiltré ou par des Nord-Coréens retournés par les services spéciaux japonais, explosa au-dessus de la tribune officielle lors d’une parade à Pyongyang consacrée, ironie de l’histoire, à l’exhibition de l’arsenal militaire nord-coréen, éliminant d’un coup Kim Jong Un, sa fille et leur clique pathétique. C’était ce que j’appelle « la manière du Mossad » (nom des services secrets israéliens), qui avait pour règle d’éliminer physiquement tous les individus qui prenaient pour cible un de leur ressortissant, sans le revendiquer mais sans le nier, par tous les moyens possibles, même s’il fallait des années pour les retrouver (les terroristes palestiniens des années 1970-1980, les membres du Hamas et du Hezbollah des années 2020, eurent à peine le temps de le constater avant de mourir). Si on avait attaqué Israël, on mourait dans sa voiture quelques jours plus tard, dans une chambre d’hôtel à Zurich un an après, dans un tunnel à Gaza, sur une plage en Égypte, empoisonné, poignardé ou défenestré, mais on mourait aussi sûrement qu’on avait commis un crime contre l’État hébreux. Les Japonais adoptèrent cette stratégie face à la Corée du Nord, en préparant tranquillement leur vengeance pour taper directement l’auteur du crime, en l’occurrence le chef de l’État. Et même si quelques suppôts restants du régime des Kim appelèrent aux représailles (tous les voyous appellent aux représailles alors que ce sont eux qui ont lancé la première pierre), le pays était trop déboussolé sans sa tête débile pour préparer une autre attaque, d’autant que les Japonais avaient renforcé leur dissuasion et pointé nombre de missiles droits sur Pyongyang et les principales villes du pays.
Ainsi, deux des tyrans les plus affreux de la planète des années 2020 et 2030 ne purent utiliser le nucléaire pour détruire le monde, ni même le changer selon leurs vues mégalomanes. C’était, pour beaucoup de terriens, un motif d’étonnement et de soulagement. On pensait que dès le premier missile nucléaire lancé, une réaction en chaîne se déclencherait et ce serait la fin de tout ; eh bien non.
B – Forces et faiblesses de l’atome
Le troisième État qui utilisa « la bombe » avait un objectif plus précis et peut-être plus radical encore : détruire Israël.
Les plus anciens d’entre nous se souviennent que l’Iran fut, entre 1979, date de la « Révolution islamique » de l’ayatollah Khomeiny, et 2031, chute de la République islamique, dirigé par des fascistes barbus obsédés par deux choses : les femmes, qu’il fallait à tout prix maintenir en esclavage (les Talibans d’Afghanistan furent encore pires en la matière), et Israël, pays peuplé de juifs, qu’il fallait rayer de la carte, peu importe les moyens et les conséquences. Les femmes de la société civile iranienne, et les jeunes hommes qui les soutenaient, pendus et abattus par milliers, payèrent un lourd tribut à leurs salopards de dirigeants, qu’ils finirent par renverser, après des années de totalitarisme sanglant. Malheureusement, avant que tombe ce régime honni, il avait eu le temps de réaliser son fantasme : envoyer une bombe qui réduirait Israël en cendres, autrement dit qui atomiserait 10 millions de personnes. C’est peut-être parce qu’ils sentaient leur fin proche que les ayatollahs, les hauts responsables militaires et les chefs des Pasdarans, cette police parallèle des « Gardiens de la Révolution », jouèrent leur va-tout avec le feu nucléaire.
On n’avait jamais su tout à fait si les Iraniens possédaient « la bombe » ou pas. De 2000 à 2030, les mollahs jouèrent au chat et à la souris aussi bien avec les inspecteurs de l’AIEA (Agence Internationale pour l’Énergie Atomique) qu’avec la communauté internationale, acceptant des contrôles puis les refusant, montrant certains sites de production mais en dissimulant d’autres (notamment ceux contenant les fameuses « centrifugeuses » pour enrichir l’uranium), signant un accord peu contraignant et de plus rompu par le pathétique milliardaire américain qui fut le grotesque et dangereux président des États-Unis entre 2016 et 2020, puis 2024 et 2028. Même sous surveillance des satellites, des journalistes et des espions, les responsables iraniens parvinrent à cacher l’essentiel. On se doutait de leur mauvaise foi, sans en avoir les preuves.
C’est pourquoi les 5 missiles qui s’élevèrent dans le ciel avant de prendre la direction de Tel Aviv le 11 juin 2031 ne furent qu’une demi-surprise. Ce chiffre de 5 pouvait avoir deux raisons : la puissance limitée de chaque missile, qui seul n’aurait pas eu l’effet escompté, et la volonté de compliquer l’interception par la défense antiaérienne israélienne, le fameux Dôme de fer, mis en place avant tout pour se protéger des roquettes en provenance de Gaza et du Liban, ou plutôt des islamistes du Hamas et du Hezbollah, armées secondaires de l’Iran. Si l’on s’aperçut après coup, en examinant les débris qui ne manquèrent pas de tomber, que les charges étaient relativement puissantes (250 kilotonnes chacune), ce sont les vecteurs qui parurent le point faible – manque de vitesse, manque d’altitude, courbe prévisible – et qui permirent l’interception.
Si cela avait été un missile intercontinental russe ou chinois, il aurait été impossible à arrêter. En effet, dans les années 2030, si ces engins de morts – de millions de morts – avaient été lancés, ils auraient sans doute atteint leur cible et, détectés par les radars, auraient donné au président du pays visé à peu près 6 minutes (avant que le missile explose sur le sol ou quelques centaines de mètres au-dessus) pour décider quels tirs il allait déclencher en retour et sur quelles cibles. 6 minutes pour savoir si l’on entrainait l’apocalypse ou pas… La journaliste d’investigation du New York Times Annie Jacobsen rapportait que la plupart des présidents américains, qu’elle avait interrogés, n’étaient pas préparés au sujet, si tant est qu’on le pût. « Six minutes pour savoir comment répondre à un bip ou un code radar et décider ou non de déclencher l’apocalypse. Qui peut faire utilement usage de sa raison à un tel moment ? », se demandait, dès le XXe siècle, le président Ronald Reagan, qui, ayant pris conscience des risques énormes encourus par le monde, fit ce qu’il fallait pour parvenir à un accord avec le dernier président de l’U.R.S.S. Mickael Gorbatchev. Au sommet de Reykjavik, ces deux grands firent descendre le nombre de têtes nucléaires de 70 000 à 12 500. « Une guerre nucléaire ne peut pas être gagnée et ne doit jamais être menée », affirmèrent les deux ennemis restés humains. Malheureusement, Eltsine prit la place de Gorbatchev, puis le mal absolu arriva, en la personne de Vladimir Poutine.
Israël, constamment harcelée par ses plus ou moins proches voisins, non exempte elle-même d’excès dans l’occupation des terres avec des comportements de type colonial, n’était pas les États-Unis, sûrs d’eux et assagis, pas l’U.R.S.S. bien sûr, et pas non plus le Japon, converti au pacifisme attentif depuis l’explosion de Nagasaki, le 9 août 1945, 3 jours après celle d’Hiroshima (sa remarquable réaction au missile nord-coréen d’avril 2028 ne changea pas sa doctrine). Israël répondait toujours à la violence par la violence, et plutôt yeux pour œil et dents pour dent. Et si, je l’ai dit, le Mossad pouvait traquer un terroriste pendant des années, lorsqu’il s’agissait de bombardements la réponse était le plus souvent très rapide.
Le 12 juin 2031 à midi, lendemain du lancement et de la destruction des missiles iraniens, quand le Premier Ministre israélien, entouré des plus hauts responsables de la sécurité, apparut à la télévision avec les preuves vidéos et matérielles du type d’attaque dont le pays avait fait l’objet, il déclara ceci : « Le régime des ayatollahs iraniens a une fois de plus mis en péril la sécurité d’Israël. Cette fois, les armes employées ne laissent aucun doute sur la volonté de destruction de notre nation, sans respect aucun pour les vies humaines, qui très vraisemblablement auraient été toutes supprimées, à court ou moyen terme, sans notre système de protection (je remercie ici nos alliés américains pour l’aide toujours efficace qu’ils nous ont apportée). Chaque missile avait en lui une charge représentant au moins 40 fois la puissance des bombes d’Hiroshima et Nagasaki. Et vu la densité de la population dans notre territoire, les chaleur, le souffle et les radiations nous auraient anéantis.
Fidèle à sa doctrine, Israël répondra à hauteur de l’agression qu’elle a subie. Nous prévenons donc solennellement la population iranienne, à qui nous ne voulons aucun mal et avec qui nous souhaitons vivre en paix, que la ville de Téhéran sera intégralement détruite demain à 12 heures. Nous conseillons donc à toutes les personnes demeurant dans un rayon de 20 kilomètres à partir du centre (plus précisément du palais du Golestan) de quitter la ville dès aujourd’hui. À la différence des dirigeants qui ont voulu la mort de notre peuple, nous ne sommes pas des assassins. Nous sommes obligés de nous défendre simplement pour vivre tranquilles sur la terre que les Nations Unies ont bien voulu nous accorder, en 1948, après l’holocauste qui extermina 6 millions des nôtres. Nous ne pouvons pas rester passifs face à des gens qui ont voulu en exterminer 10 millions de plus. Je vous remercie de votre attention. Il n’y aura ni deuxième avertissement ni commentaires de notre part ».
Je me souviens de cette déclaration, à la fois de son contenu exceptionnel, du ton calme avec lequel elle fut prononcée et de son extrême habileté. Elle était en effet imparable de logique – qui pouvait nier à un pays venant de subir une attaque nucléaire le droit de riposter ? – et en même temps empreinte d’une certaine humanité, puisqu’elle permettait aux civils iraniens, et même à leurs dirigeants criminels, d’échapper à la mort (très temporairement pour ces derniers, stratégie du Mossad oblige). L’annonce à l’avance, mais dans les 24 heures, de la destruction totale d’une ville de 12 millions d’habitants, et le conseil aux habitants de quitter cette ville, scotchèrent le monde entier devant les écrans de toutes sortes, plus omniprésents que jamais dans le quotidien des Sapiens (de nombreux internautes iraniens filmèrent et transmirent l’exode exceptionnel qui allait suivre).
Les dirigeants iraniens menacèrent en assurant qu’ils ne laisseraient pas détruire leur capitale sans réagir, mais on savait que leur défense antiaérienne ne pourrait rien contre un missile de type Jericho chargé d’une tête nucléaire. Restaient les actions possibles des organisations terroristes soutenues par l’Iran, mais à l’image du Hamas et du Hezbollah quasiment réduits à néant après le pogrom du 7 octobre 2023 (1200 civils israéliens assassinés dans des conditions effroyables), elles n’avaient plus leur pouvoir de nuisance d’antan, du moins sur l’État hébreu.
Dès le 13 juin 2031 à 8 heures, les grands médias envoyèrent des équipes à la frontière entre la Turquie et l’Iran, qui, une fois que Téhéran fut quasiment vidée de ses habitants, lancèrent des drones équipés de caméras pour capter autant que faire se pouvait les images de la ville, avant et si possible après l’impact. Toute la matinée, on vit des pilleurs dérober tout ce qu’ils pouvaient dans des magasins, que les propriétaires avaient de toute façon laissés ouverts. Les banques et les administrations affirmaient avoir pu mettre à l’abri argent, serveurs informatiques, documents officiels… Il apparut aussi qu’un nombre non négligeable d’habitants de Téhéran choisirent de rester sur place, certains avec des motivations religieuses – mourir en martyr – d’autres, âgés pour le plupart, seulement motivés par la volonté de finir leur vie là où ils l’avaient commencée ; si le moment de mourir était venu il était venu et il n’y avait pas de raison de chercher à le retarder. C’était respectable et courageux.
Le chef du Parti Communiste Chinois essaya bien de renforcer la tension existante en affirmant que, puisque Israël s’arrogeait le droit d’utiliser une arme nucléaire, la Chine se réservait le droit de faire de même, sans préciser cependant contre qui elle dirigerait son propre missile. Mais rien n’aurait fait changer d’avis les dirigeants israéliens, soutenus, on le sut après, par 97 % de la population du pays.
Le tir fut déclenché à 12 heures précises. Les ingénieurs de Tsahal parvinrent à filmer tout le parcours du missile, mais la vidéo ne fut diffusée que 5 ans après les faits. Quelques opérateurs privés, notamment le magnat Elon Musk à la tête du réseau satellitaire Starlink, purent réaliser des images, mais elles n’étaient pas assez précises pour que l’on se rende compte de la vitesse du missile et, si l’on peut dire, des paysages survolés. Les 2000 kilomètres furent parcourus en… 4 minutes. À 12 h 04, la bombe explosa, non pas en touchant le sol, mais à 300 mètres d’altitude au-dessus de Téhéran afin d’obtenir un blast d’un diamètre suffisant pour souffler toute la ville.
Ce fut le cas. Un gigantesque champignon blanc ombré de noir s’éleva au-dessus de Téhéran, visible depuis la frontière turque. Sous le champignon, c’était plutôt rouge et venteux. Se trouver sous une explosion nucléaire, c’est en effet s'exposer à des températures de 5 000°, à une onde de choc qui parcourt 350 mètres par seconde avec une pression de 3 tonnes par m², sans oublier les rayonnements ionisants (qui transforment les atomes en ions), se propageant à la fois sous forme d’ondes électromagnétiques (rayons gamma ou X) et de particules (neutrons, particules bêta et alpha). Autrement dit une gigantesque tornade de feu, de souffle et de matière anéantissant tout sur son passage, humains et bâtiments notamment.
On ne vit plus rien pendant des jours, et le ciel de Téhéran resta obscurci pendant 6 mois. Et ce ne sont pas 6 mois mais 9 ans qui furent nécessaires avant que des humains sans protection spéciale puissent de nouveau pénétrer sur le site de ce qui avait été leur capitale (on avait dans un premier temps pensé que 6 ans seraient suffisants, et puis trois fois de suite l’AIEA avait ajouté 1 an car les mesures des radiations, en becquerel et en sievert, donnèrent des taux trop élevés). Ce n’est qu’en 2041 que Téhéran commença à être reconstruite.
Cette explosion nucléaire hors cadre d’un essai maîtrisé, avec volonté de destruction, était la première depuis Nagasaki (si l’on excepte la bombe tactique lancée par Poutine contre l’Ukraine en 2026). Même si la bombe israélienne était annoncée, elle créa un effet de choc dans l’opinion mondiale. Ainsi, c’était vrai : on pouvait avec un seul missile à tête nucléaire pulvériser une ville de 12 millions d’habitants. Certes, ils avaient évacué avant, mais cela n’enlevait rien au potentiel dévastateur de l’ogive. Les premières images qui furent prises par les drones des médias et diffusées par les réseaux avaient montré une sorte d’immense terrain vague, d’où émergeaient ici ou là quelques murs de pierre et bouts de ferraille, mais rien d’autre. On distinguait aussi quelques lacs, sans doute provoqués par des perforations de nappes phréatiques ou des débits de rivières qui n’avaient plus de lit. Chacun des 8,4 milliards d’êtres humains de 2031 prit conscience que tout pouvait disparaître en quelques minutes, sa vie, mais aussi la vie de tous ses semblables et tout ce qu’il y avait autour. Même les pierres qu’on croyait éternelles ne l’étaient pas. C’était sidérant.
Assez vite cependant, un sentiment trouble se fit jour, porté par des analyses de spécialistes, dont les plus honnêtes avouaient au moins un erreur : contrairement à ce qui était communément admis, l’utilisation de l’arme nucléaire n’avait pas entraîné la fin de l’humanité. Même pas, en l’occurrence, la fin d’un pays. Seul le régime des ayatollahs ne se remit pas de la destruction de Téhéran, qu’il avait lui-même provoquée en envoyant 5 missiles sur Israël (et en agressant ce pays depuis des décennies) ; cette fin de la terreur islamiste et la reconstruction de la capitale donna une énergie folle au peuple iranien, qui entraîna de grandes et belles réalisations dans les années 2050 et 2060, nous en reparlerons sans doute.
On déduisit deux choses de ce non embrasement, une négative et une plus positive :
– le nucléaire était un moyen de défense comme un autre, il n’avait plus ce statut d’exception faisant de lui une arme à laquelle on ne pouvait pas toucher. Il sembla que le principe de la dissuasion nucléaire, qui avait régi les rapports entre puissances pendant 80 ans, n’opérait plus, ou alors que partiellement ;
– on se rendit compte, bien tardivement malheureusement, que ce n’était pas tant les armes qui comptaient que l’hostilité de quelques chefs d’État, qui à eux seuls déstabilisaient le monde. Et parmi les chefs d’État, ceux d’un seul pays posaient à eux seuls l’essentiel des problèmes : les Russes. En laissant monter en puissance d’épouvantables tyrans, on s’était mis en danger de mort et on avait laissé advenir des souffrances et des complications infinies.
Je me souviens de Papa s’insurgeant contre la lâcheté ambiante vis-à-vis de Poutine, de Kim Jong Un, de Khamenei.
– Tu te rends compte (Papa nous invitait à nous rendre compte, à réaliser, à voir, « to figure out » en anglais, nous avions discuté ce mot) ? Tous les politiques et les historiens qui vilipendent leurs prédécesseurs français et anglais de 1938 ayant pactisé avec Hitler, qui répètent à longueur de discours « Plus jamais ça », et qui ont laissé Poutine commettre toutes ses atrocités en réagissant à peine, quand ils ont réagi ? Grâce soit rendu à Volodymyr Zelensky, à Joe Biden, aux Baltes et aux Polonais, les seuls à avoir tout fait pour combattre le mal à la racine sans tomber dans la folie destructrice.
Papa regrettait cependant qu’on n’ait pas été jusqu’à l’élimination physique de ces monstres.
– On ne va pas me faire croire que les occidentaux ne sont pas capables de monter un commando pour taper ces types ! Si on avait éliminé Poutine, Kim Jong Un et Khamenei en 2010, nous aurions évité quelque 12 millions de morts, le lavage de cerveaux de 300 millions de personnes, des milliards de destructions matérielles, la déstabilisation des démocraties par les fausses nouvelles et les organes de désinformation à la solde de ces États voyous, des tensions internationales permanentes remplaçant la paix par la peur de la guerre, affectant le moral des populations et le dynamisme des économies.
Quand les Japonais firent sauter toute la tribune présidentielle coréenne le 31 octobre 2028, Papa s’était exclamé :
– Enfin ! La preuve que c’est possible. Quel dommage qu’on n’ait pas fait cela 20 ans plus tôt !
Quoi qu’il en fût, on put constater, avec un peu de recul, que les lanceurs de bombe atomique, non seulement n’avaient pas atteint leur objectif (anéantir l’Ukraine, le Japon, Israël) mais qu’en plus ils avaient précipité leur chute en prenant l’initiative d’une attaque nucléaire. Ceux qui y avaient répondu avaient en revanche marqué des points. L’Ukraine par le courage exceptionnel de ses soldats et de sa population, le Japon par son sang-froid et l’efficacité de sa vengeance mesurée, Israël par sa détermination et l’intelligence de sa riposte distinguant le peuple et ses dirigeants, la ville et ses habitants : ces trois pays acquirent à la fois une force intérieure et un respect à l’extérieur qui les rendirent quasi intouchables pendant les décennies suivantes, et tant que le monde fut organisé en États. C’était un des rares motifs de satisfaction en cette période d’apocalypse.
Vendredi 7 mars 2025
Le clocher, le cèdre et l'hôtel d'Arpajon-sur-Cère
(environ 7 minutes de lecture)
Il est des endroits où la vie est douce, exceptionnellement douce, par rapport à ce qu’elle est dans le reste du monde. Vous rétorquerez que tout dépend des conditions dont on bénéficie, ou pas, dans ces endroits. Bien sûr. Mais précisément, dans ces endroits-là, les difficultés familiales, sociales, économiques, sont bien moins nombreuses et bien moins fortes qu’ailleurs.
La toute petite ville d’Arpajon-sur-Cère, dans le Cantal, mérite assurément de figurer dans la liste de ces lieux bénis des dieux. Le Cantal est certes moins chaud que l’Aveyron, moins lumineux que le Lot et moins harmonieux que la Corrèze, mais il est un département où l’on peut vivre à peu près serein malgré les violences du monde contemporain. Arpajon, 2000 habitants, jouxte la préfecture, Aurillac, 25 000 habitants ; on peut donc y disposer des services, commerces et équipements voulus, sans avoir à supporter les transports, les gens et les embouteillages pour y accéder.
Comme son nom l’indique, Arpajon est bordée par une rivière qui s’appelle la Cère. Et quand une eau à la fois vive et paisible coule quelque part, ce quelque part en est embelli et rafraîchi.
Je suis venu une douzaine de jours par an à Arpajon dans les années 2015 et 2020, lorsque j’étais invité à Aurillac pour animer des formations relatives à l’expression écrite et orale. Le responsable de l’organisme qui faisait appel à mes services et son adjointe étaient éminemment sympathiques ; ils formaient un tandem aussi original qu’efficace, et j’avais plaisir à intervenir pour leur compte.
Après avoir essayé quelques hôtels en centre-ville de la préfecture, j’avais découvert Les Provinciales à Arpajon ; je compris vite que la modestie de cet établissement cachait un rapport qualité-prix imbattable, je veux dire une soirée-étape à moins de 100 €, avec repas bon, chaud et copieux, chambre XXL, et accueil impeccable, prestations qu’on était sûr de ne pas trouver dans un trois ou quatre étoiles d’une grande ville, pour quatre fois plus cher. Une seule chose pouvait vous gâcher la soirée, comme partout : un voisin. Mais quand je réservais, je prenais toujours la précaution d’indiquer que je souhaitais, si possible, une chambre sans voisin ; et comme l’hôtel n’était presque jamais plein on me l’attribuait sans problème. Je pris donc mes habitudes aux Provinciales.
Deux autres éléments du patrimoine local me plaisaient particulièrement.
Le trésor que je remarquais le plus à Arpajon était la sonnerie des heures et des demi-heures au clocher de l’église. Nuit comprise. Surtout la nuit, ai-je envie de préciser, car les cloches s’entendent davantage quand la ville est silencieuse. Le silence était si rare, en 2025. Entendre à 22 heures au moment du coucher, à 2 ou 3 heures du matin pendant l’insomnie, à 6 h 30 au réveil les coups clairs et réguliers des heures, répétés 30 secondes après la première volée, était un enchantement, une sorte de réminiscence d’une époque révolue, celle d’une enfance où une seconde en valait au moins 10, où le temps était si abondant qu’il semblait infini. À Arpajon, non seulement les cloches ne gênaient pas – elles ne réveillaient pas –, mais en plus elles donnaient au bourg une sérénité que les habitants, et les voyageurs, appréciaient. Des cloches qui sonnaient les heures, et les demi-heures, c’était une continuité entre passé, présent et avenir, la marque d’une société civilisée qui perdurait encore un peu, ici au moins.
Le deuxième élément patrimonial qui m’était précieux le long de la Cère était une colline, qui dominait la cité tout en faisant partie d’icelle. Quand je disposais de trois quarts d’heure de temps après ou avant une animation de formation, j’aimais y accéder en passant derrière l’église, entre une garderie pour jeunes enfants et le parc d’une propriété, avant de prendre la route montante d’un petit lotissement sur la gauche. Une fois passé les quelques maisons aux jardins en terrasse, on pouvait continuer le chemin qui menait en haut de la butte.
J’avais toujours aimé les collines, notamment près des petites villes et des villages. Non seulement elles apportaient un relief bienvenu pour les yeux, mais en plus elles donnaient un but, une raison de promenade qui faisait que, quelles que soient les circonstances, on avait toujours une solution à portée, quand on avait trop mangé, pas assez bougé ou du vague à l’âme. La colline était là, pour nous servir, pour nous élever, pour nous permettre de mettre en application la recommandation du général de Gaulle à André Malraux : « Quand tout va mal autour de vous, regardez vers les sommets, il n’y a pas d’encombrements ».
Au sommet de la colline d’Arpajon, qu’on atteignait vite, un replat recouvert d’herbes douces invitait à s’arrêter pour inspirer à pleins poumons en dirigeant ses yeux de tous côtés. C’était vivifiant, lumineux. Il y avait même un banc de pierre, si simple et si en harmonie avec les lieux qu’on avait envie de s’y asseoir et même de s’y coucher.
Plus que tout, il y avait au sommet de cette colline deux arbres, deux épineux. L’un était un cèdre gigantesque, magnifique et impressionnant, un cèdre du Liban, d’Amérique ou des Alpes du Sud, comme on en voit dans les films et comme on voudrait en avoir dans son parc, si l’on avait un parc. Il devait mesurer 40 mètres de haut, et il aurait fallu 4 ou 5 humains pour entourer son tronc en se tenant les mains. L’autre arbre était plus modeste : moins grand, moins costaud, plus pâle. Il n’était pas vilain, seul il aurait été présentable, mais à côté de l’apollon à ses côtés il avait piètre allure. Qu’était-ce comme espèce ? Un mélèze peut-être. Je m’en voulais de ne pas être plus calé en arbres, moi qui les vénérais et les prenais pour modèles. Une année, en 2020, avec Céline qui les aimait autant que moi et les connaissait mieux, j’avais appris un peu ; et puis Céline était partie et j’avais oublié.
Un soir, alors que j’arrivais à Arpajon pour animer un stage de deux jours les lendemain et surlendemain, et que j’avais gravi la colline avant de gagner l’hôtel, une évidence me sauta aux yeux face à ces deux conifères du Cantal : j’étais celui de gauche, le faible, le maigre, alors que je voulais être celui de droite, le fort, le majestueux. Oui, cela m’apparut ainsi : ces arbres étaient l’un moi, l’autre mon idéal. Double personnification.
Je pris un peu de recul, me décalai de quelques pas à l’ouest puis de quelques pas à l’est pour les appréhender dans toutes leurs dimensions, et vérifier mon intuition. Sans conteste, les deux arbres étaient différents, mais ils avaient des caractéristiques communes. Je pouvais donc passer de l’un à l’autre. Ce n’était pas impossible. D’autant que ma volonté de progresser ne datait pas de ce jour-là ; j’avais depuis des décennies le souci de m’améliorer, humainement et intellectuellement, et je travaillais dur à cette fin, même si j’avais malencontreusement délaissé les contingences économiques et sociales. Le beau cèdre à côté du modeste mélèze me rappelait-il qu’il n’était pas trop tard ? Que, maintenant que j’étais devenu « un honnête homme », je devais me préoccuper davantage de m’ancrer quelque part et d'établir une position ?
Je m’assis 5 minutes sur le banc de pierre, face aux arbres, et décidai que oui. Pour mesurer mes progrès, chaque fois que je reviendrais animer une formation à Aurillac, et donc loger à Arpajon, là où les cloches de l’église marquent les heures et les demi-heures du jour et de la nuit, je monterais sur la colline pour contempler les deux arbres et je tâcherais de voir si je m’étais éloigné du mélèze et si je me rapprochais du cèdre. Autrement dit si j’avais trouvé les moyens de renforcer un peu ma stature, si j’étais enfin vu comme quelqu’un de notable et respectable, si mon apparence était davantage en rapport avec mon essence. Mince alors : à 55 ans, il était temps que je me soucie de devenir riche, beau et impressionnant !
Je me levai, saluai les maîtres en m’inclinant, promettant de revenir régulièrement me confronter à leurs augustes épines. Je redescendis par le côté opposé à celui par lequel j’étais monté. Il y avait là, dans un pré en pente, deux ânes, gardés par une clôture électrifiée ; un panneau indiquait d’un ton amical le nom de chacun mais déconseillait de leur donner à manger. Nous échangeâmes des regards. Peut-être aurais-je pu me comparer aux ânes plutôt qu’aux arbres ? Est-ce que je manquais de modestie ? Ce n’est pas impossible ; on n’est jamais assez lucide sur son insignifiance.
Je retrouvai la route goudronnée, et les maisons de ce côté, dont je savais que l’une d’elles était celle d’un jeune homme brillant que j’avais eu en formation et aidé à préparer un concours. Cette connaissance était un facteur de plus qui contribuait à me donner l’impression que je pourrais me sentir bien si je vivais à l’année dans ce patelin.
Je passai sous un long bâtiment de 4 étages, qui devait contenir une bonne cinquantaine d’appartements, seul immeuble de la cité, qui la gâchait un peu il est vrai. Mais il fallait bien loger tout le monde, et le monde, il y en avait, plus que de logements disponibles. Même si l’architecture des habitations à loyer modéré avait progressé, il restait de nombreuses « verrues » dont on ne se débarrasserait pas du jour au lendemain. Ici cependant, il n’y avait pas au bas des blocs de voitures aux moteurs ronflants, pas de scooters pétaradants, pas de télés hurlant leur vulgarité par les fenêtres ouvertes pour laisser passer la fumée des cigarettes ou des cocottes minute. Cantal Habitat, ce n’était pas les barres et les tours du 9-3.
Je contournai le centre de tri de la Poste, dont j’entendais les premiers mouvements le matin vers 6 heures. Là encore, tout se faisait dans le calme, avec peu de personnel et de bons espaces, à tel point que je me serais bien vu trier des lettres avant d’aller les distribuer moi-même, à pied bien sûr, heureux d’apporter des nouvelles au seuil des maisons où l’on m’inviterait à entrer. Mais j’étais trop vieux pour qu’on m’embauche, les gens ne s’écrivaient plus et les nouvelles étaient mauvaises.
Sur un des petits parkings de part et d’autre de l’hôtel, gratuits il va de soi, je stoppai devant ma voiture, pour prendre mon sac et le costume que j’avais emporté. J’entrai dans l’hôtel. La fille de l’accueil était là, jeune, mais déjà responsable de l’établissement.
– Vous allez bien ?
– Très bien puisque je suis là. Et que vous êtes là.
– Oh pff ! Il vous en faut pas beaucoup !
– Heureux les simples d’esprits, vous savez bien.
– Oui, ça me rappelle quelque chose.
Elle me donna la clé de la 17, la chambre, immense, qu’on me réservait car en bout de couloir et si la 15 était inoccupée.
– Vous descendrez dîner vers quelle heure ?
– 19 h 45, ça ira ?
– Ça ira. Vous prendrez…
– Comme habitude : l’entrée, le plat et un verre de vin blanc.
– C’était pas une bière l’autre fois ?
– C’est possible. Mais ce soir plutôt blanc.
– D’accord. On a allumé le feu, il fera bon.
– Dîner au coin du feu… Vous vous rendez compte ?
– Faut bien qu’on retienne nos clients !
– Je ne suis pas inquiet.
– On n’en fait jamais assez, vous savez.
– Je veux bien vous croire.
Je montai au second (oui, la 17 était au deuxième et dernier étage). Au bout du couloir, je tournai la clé dans la serrure, à l’ancienne. Je me déchaussai, posai mes affaires dans l’entrée (il y avait une entrée). J’entrai dans la chambre proprement dite. La 17 n’avait pas changé. J’ouvris la fenêtre. J’aperçus la colline, je devinai les arbres. La nuit tombait, l’air était frais. 18 h 30 sonnèrent au clocher de l’église.
J’allumai mon ordinateur en souriant. J’allais travailler, mais d’abord j’allais ouvrir un fichier que j’intitulerais : « Comment devenir un cèdre ? » ; il s’agissait de déterminer les moyens pour atteindre mon objectif. J’étais déjà bien, près du clocher, sous mon arbre modèle et dans la chaleur calme des Provinciales.
Vendredi 28 février 2025
Avec elle, enfin
(environ 12 minutes de lecture)
Il aimait cet endroit ; c’était peut-être même l’endroit qu’il aimait le plus dans cette ville qui avait été celle de son enfance, et qu’il avait quittée à 18 ans. Cet endroit était un cimetière, celui où étaient enterrés ses parents, avec qui il venait discuter de temps en temps. Il leur parlait et les écoutait avec aisance, bien plus que quand ils étaient vivants. La mort facilitait l’amour, c’est certain ; plus de gêne, plus de maladresses. D’une manière générale, les humains étaient plus agréables sous la terre que sur : ils ne parlaient plus, ne puaient plus, ne polluaient plus, enfin.
L’endroit était paisible au possible – les bruits de la ville étaient comme retenus par ce parc dit du « Crêt de Montaud » qui entourait le cimetière –, et harmonieux – le minéral et le végétal s’équilibraient entre le granit des sépultures et les cyprès qui bordaient les allées couvertes de gravier. Quelques jolies chapelles funéraires donnaient du relief aux alignements, apportant de l’art et de la majesté sans écraser les modestes aplats ; la hiérarchie n’est pas pesante quand tout le monde est réduit au silence.
En plus, on avait de ce jardin des morts sur la colline une vue quasi intégrale sur la cité, qui, à distance, replacée dans ses reliefs boisés, paraissait presque belle, ce qui, eu égard à la laideur de l’urbanisme local, traduisait pour le moins une distorsion de la réalité. Magie du cimetière, qui arrangeait les ossements humains aussi bien que les éléments urbains.
Comme chaque fois, il nettoyait la tombe, et plus encore la bande de cailloux blancs qui l’entourait. Il tenait à cette blancheur, qui faisait un joli cadre à la dalle et à la stèle gris clair sur laquelle étaient gravées des lettres d’or. Il enlevait les herbes vertes et noires qui avaient réussi à émerger, pour redonner à la blancheur la conception immaculée qu’elle méritait. Et puis il ramenait les cailloux blancs qui avaient glissé vers la tombe d’à côté, ce qui du coup avait dégarni celle de ses parents, peut-être en raison de la légère pente de l’« îlot n° 11 ».
– À moins que les voisins ne vous aient piqué ces cailloux. Serait-ce possible ? Papa, tu as vu quelque chose ? Jacques Béranger (1948 – 2023), dernier arrivé semble-t-il dans le caveau d’à côté, aurait-il profité d’un moment où tu étais assoupi pour venir gratter quelques granulés de pierre ? C’est sa fille ? dis-tu Maman, qui trouve assez moche la rigole terreuse devant la dernière demeure de son père ? Ah, les gredins ! Pilleurs de tombes ! Profanateurs ! Sacrilège !
Afin de reconstituer la ligne blanche, il récupérait devant la tombe d’à côté les cailloux qu’il avait commandés pour ses parents, et cette blagounette pour lui-même participait de cette légèreté qu’il aimait à trouver, désormais, auprès de ses chers défunts. Il était satisfait de les savoir là, débarrassés de leurs tourments et de leurs souffrances ; des plaisirs aussi certes. Mais d’une part ils n’en avaient plus beaucoup les dernières années, d’autre part maintenant qu’ils étaient morts ils ne manquaient de rien ; ni le désir ni le souvenir n’existaient. C’est un état qui doit être assez formidable, pensait-il, et il les enviait.
À défaut de trépas, il se serait bien vu gardien de cimetière, du moins si la maison à l’entrée constituait le logement de fonction. « J’irais chaque jour inspecter mes patients, j’aurais quelques préférences, certes, mais je les respecterais tous et je finirais par me familiariser avec chacun. Sans doute en découvrirais-je tous les jours, je ne parle pas des nouveaux arrivants, pour lesquels je serais heureux de faire de la place dans une fosse encombrée ou de creuser un trou, mais des oubliés, les presque effacés sur la longue liste d’une stèle familiale, et les abandonnés dont les pierres sont cassées, mangées par les racines et les arbustes. Je leur redonnerais une existence, si l’on peut dire, en tout cas une dignité. Ah le beau métier que voilà ! ».
Il rêvait de vivre au sein de cette humanité horizontale, aimable et acceptable, de préparer les retours à la terre, dont il serait l’artisan, d’aménager ce territoire qu’on lui confierait, afin que chaque défunt.e puisse être identifié.e, localisé.e, et honoré.e par ses visiteurs. Il en avait encore pour quatre ou cinq ans à enseigner, mais il était tenté de postuler dès à présent : passer des ados vivants aux adultes morts, quel luxe !
Il se redressa, le dos endolori. Il rassembla les pissenlits, euphorbes, liserons et autres chéropodes qu’il avait arrachés et alla les jeter dans la vasque de pierre prévue à cet effet. Après quoi il se lava les mains au robinet, lui aussi placé là pour faciliter la vie des nettoyeurs. N’était-ce pas un lieu merveilleux ?
Il revint devant la tombe parentale, enleva quelques brindilles qui restaient sur la dalle, replaça encore la composition florale. Puis il se signa et parla encore un peu à ses interlocuteurs.
– Je vous laisse. Soyez sages. La température doit descendre les prochains jours, mais l’isolation créée par l’air entre la dalle et les cercueils, ainsi que la décomposition de vos corps, vous prémunissent contre les coups de froid et autres refroidissements. Vous êtes immunisés. Ah, vous ne savez pas votre bonheur ! Ne plus redouter ni le froid ni la pluie… Et le vent, toi qui le craignais comme la peste, Papa : il ne t’atteint plus, aux deux sens du terme !
Il joignit les mains et s’inclina :
– Au revoir Papa. Au revoir Maman. Aimez-vous bien et profitez.
Il les salua et s’en fut lentement, pas pressé de quitter cet endroit où il se sentait en paix. C’était bon de savoir ses parents à l’abri de la souffrance, du non-sens et de la solitude. Il remonta le quadrilatère de l’îlot 11, qui devait bien à lui seul contenir – combien –, 200, 300 tombes ? Mais plutôt que de prendre à droite pour rejoindre l’allée centrale du cimetière, il continua vers le fond à gauche, en direction des îlots 14 et 15. Ce faisant, il longerait le bas du parc, ses arbres et ses chemins, où il allait jadis courir avec un vieil ami.
Sur une stèle, au sein d’une liste de prénoms noms appartenant à la famille Bérolier, deux dates le frappèrent : Louis (1915-2018), Jonathan (2007-2016). 103 ans pour le premier, 9 pour l’autre ! Il y avait quelque chose d’absurde et de révoltant dans ces chiffres. Ainsi, l’arrière-arrière-grand-père avait survécu à son arrière-arrière-petit-fils. Il continua son chemin, pensant qu’il était tragique de mourir trop jeune, mais que ça l’était à peine moins de mourir trop tard, pour soi-même comme pour l’entourage.
L’îlot 14 était plus sauvage que le 11, et situé sur un terrain moins plat ; on pouvait donc avoir l’impression que les tombes étaient disposées de guingois, qu’il y avait un certain laisser-aller dans l’aménagement. Ce n’était pas sans charme, et il pensait à ces minuscules cimetières de villages, accolés à l’église, où certaines tombes étaient ou descellées ou cassées par la végétation toute puissante. Il aimait plus que tout ces espaces à la fois clos et ouverts, où le granit brut, alimenté par la matière organique en dessous, semblait pousser sur l’herbe verte et moussue, à l’ombre d’un clocher mur et de deux cloches monumentales qui ne sonnaient plus guère.
Dans ce cimetière plus grand et plus urbain, il avisa une femme qui, comme lui quelques instants plus tôt, semblait dialoguer avec les habitants d’une tombe. D’instinct, il jeta un œil aux noms inscrits sur la stèle. Gérard Viseux (1938-2019), Josette Viseux, née Dulanche (1939-2022), Philippe Rochette (1960-2023). Il eut une pensée pour ces inconnus en passant devant la femme qui semblait les prier. Dix pas plus loin, il s’arrêta. Le nom d’abord, le profil de la prieuse ensuite, venaient d’activer quelque chose dans sa mémoire. Il se retourna. Et comme il fixait la femme, celle-ci sentit son regard et tourna la tête vers lui.
D’autres connexions se déclenchèrent dans leurs cerveaux respectifs, et c’est elle qui réagit la première :
– Fabrice ? Fabrice Milleron ?
– Valérie ? Valérie Viseux ?
– Viseux-Rochette, oui !
C’était elle. C’était lui. Ils se dévisagèrent, essayant de masquer l’effarement au profit de l’étonnement. Ils n’osaient pas bouger. Se prendre dans les bras, après 40 ans, aurait été incongru. Se faire une bise n’aurait pas été à la hauteur. Alors ils ne se touchèrent pas.
– Incroyable…, dit-elle en mettant sa main devant sa bouche comme si elle n’y croyait pas.
– Ça alors !…
– C’est fou !
– Oui. Quoique… Pas tant que ça, en fait. Nos parents sont stéphanois, et il n’y a pas 36 cimetières.
– 4 ou 5 quand même, et il y a 365 jours dans l’année, et pas mal de minutes dans une journée !
– C’est vrai. Eh bien… Ça fait… Non, on ne va pas se mettre à compter !
– Surtout pas !
Il regarda la tombe et demanda :
– Ce sont tes parents ? Gérard. Je me rappelle du prénom de ton père. Et ta mère… Quelle femme adorable !
– Oui, j’ai eu de la chance. Ils me manquent…
– Et Philippe Rochette, c’était…
– Mon mari, oui.
– Là, c’est prématuré comme décès…
– Il avait 63 ans. Cancer…
– Encore lui…
– Oui…
Ils détournèrent un peu leur regard pour limiter l’émotion.
– Une des choses que j’aime ici, dit Fabrice, outre le calme remarquable et le bon air, c’est la vue sur la ville. On voit à peu près tout.
– C’est vrai, répondit Valérie en se tournant elle aussi vers la cuvette en contrebas, les toits, les tours, les pylônes, les rocades…
– Le bas de ta rue doit être par là, dit-il en tendant le doigt. Tu habitais au 46, je me souviens.
– Tu as bonne mémoire. Toi, tu n’étais pas loin d’ici, répliqua-t-elle en remontant du bras vers la gauche. Une vieille maison, toute en hauteur.
– Exact.
– Vous étiez nombreux, là-dedans !
– 7.
– Et tu as deux enfants ? Du moins tu en avais deux quand on s’était croisés à la Fête du livre…
– Deux, c’est ça.
– Et tu es grand-père ?
– Non.
Il aurait été logique qu’à son tour il prenne des nouvelles de sa famille à elle, mais il sentit que ce parallélisme avait un côté systématique qui aurait affadi leur échange. Et il savait qu’elle avait l’intelligence pour comprendre cela.
Alors il revint à la ville qu’ils regardaient, encore éclairée par le soleil pâle qu’ils ne voyaient plus. Là étaient leur point commun, leurs points communs.
– La cathédrale… C’est étonnant, mais chaque fois que je la vois je pense au soir de l’élection de Mitterrand. Tu te souviens ?
Elle répondit du tac au tac :
– Le départ de chez Catherine, la remontée de la grande rue jusqu’à la Bourse du travail, avec un arrêt pour la fête improvisée devant la cathédrale en effet, les drapeaux qu’on avait décrochés…
– Et apportés le lendemain en cours d’anglais.
– Avec la prof qui n’avait certainement pas voté Mitterrand !
Elle indiqua un bâtiment au toit en ailes d’avion qui émergeait d’une autre colline en face. Comme elle ne disait rien, il risqua :
– La Maison de la culture ?
– Oui. Tu te souviens le concert nul d’un groupe indien ou quelque chose comme ça ?
– Pas vraiment.
– On avait quitté les allées en montant, on s’était un peu égarés dans les bois…
De ça, il s’en souvenait… Un amour pareil… Des moments d’une liberté phénoménale, d’une douceur exquise. Il était heureux qu’elle s’en souvînt aussi.
Sentant que l’émotion le gagnait, il enchaîna et tendit son bras plus au nord :
– Le Zénith n’existait pas à l’époque.
– Non. Ça ne nous empêchait pas d’aller voir des groupes. Téléphone…
– C’était pas à Lyon ?
– Non. Ici. Trust aussi. Et Bashung, au Palais des sports : il était plus bourré que nous !
– Ah oui ! « Je n’en peux plus », qu’il chantait ! Et il s’était écroulé.
Ils rirent. Il constata qu’elle avait gardé son rire clair de jeune fille. Il la fixa : elle avait 16 ans de nouveau.
– Tiens, continuait-elle, tu vois le petit immeuble, là, un peu à droite du Zénith, avant la gare ?
– Comment tu veux que je voie ça ? On est à au moins 3 kilomètres !
– Tu dois le voir, parce que c’est celui où habitait Michel. Et c’est là que…
C’est là qu’ils étaient, pour la première fois, « sortis ensemble », comme on disait à l’époque.
Pour le coup, il préféra fermer les yeux, pour mieux ressentir. C’était des moments si précieux, si forts, si uniques. La tête lui tourna.
– Si on s’asseyait ?
– Oui, répondit-elle. Tiens, là, sur Papa et Maman, ça leur fera plaisir ! Et ça ne gênera pas Philippe. Il était assez jaloux, mais maintenant qu’il n’est plus là je crois qu’il serait content pour moi de me voir avec un …
Elle s’arrêta et éclata de rire, de nouveau comme quand elle avait 16 ans :
– Excuse-moi, je sais pas comment t’appeler ! En dehors de ton prénom, je veux dire, quand je parle de toi ?!
Qu’était-il pour elle, en effet ? Un vieil ami, un ancien amant, un amour de jeunesse ?
– Un ex petit ami ?
– Si tu veux.
Il voulait bien, mais cette considération et ce qui précédait venaient de déclencher des pensées dans sa tête, pensées pour le moins déraisonnables car elles étaient teintées d’espoirs et de suppositions, et qu’elles ne manqueraient donc pas d’entraîner de graves et douloureuses désillusions. Il était assis sur la pierre tombale des parents et du mari d’une ex petite amie, qu’il n’avait pas vue depuis 40 ans, hormis une courte rencontre d’une heure 20 ans plus tôt, et ce crétin était en train de se dire que, après tout, pourquoi ne pas tenter, c’était sans doute un signe du destin, ça ferait une belle histoire, ce n’était pas illogique, etc. Une erreur, une folie.
Mais elle était assise là à côté de lui, elle paraissait avoir plaisir à reparler du passé et pas pressée de rompre ce moment de hasard. Et elle portait toujours un blue-jean et des bottes, comme pour lui montrer que non, tout ne foutait pas le camp, on pouvait encore compter sur quelques valeurs sûres. Dieu du ciel… Qu’est-ce qu’il était en train de fabriquer ?
Comme toujours lorsqu’une femme faisait battre son cœur, il perdait toute raison : l’émotion envoyait l’adrénaline, qui noyait le cerveau et empêchait les neurones de fonctionner ; les neurosciences expliquaient très bien ce phénomène désormais.
Il décida qu’il considérerait que son intuition était juste si, quand ils observeraient encore un lieu emblématique de la ville, Valérie évoquait un souvenir amoureux.
– Et le stade ? dit-il en montrant les tribunes du « Chaudron », autrement dit de « Geoffroy Guichard », le nom suffisait.
Et comme pour ne pas qu’il puisse s’accuser d’avoir orienté la réponse dans le sens qu’il souhaitait, ce fou, ce malade, il ajouta :
– J’y ai été pas mal avant de te connaître, et après. Mais il me semble qu’on n’y a pas été très souvent tous les deux, même avec les copains ?…
Elle répondit aussitôt :
– Tu te souviens pas la fois où on avait passé tout le match derrière les tribunes, côté opposé au terrain ?…
Oh, mon Dieu, si… Maintenant qu’elle en parlait, il s’en souvenait. Mais il n’y pensait pas au moment où il avait posé la question, il pouvait le jurer, sur la tête de ses parents, 75 mètres plus bas dans le cimetière. Ce soir-là, ils avaient passé le match à se confier des mots doux et à s’embrasser, sous les tribunes en effet, 30 000 personnes gueulaient au-dessus de leur tête et ils les entendaient à peine. Contre qui jouaient les Verts ? Combien avaient-ils gagné (les Verts gagnaient toujours, à la « grande époque ») ? Il n’en avaient bien sûr aucune idée.
Elle avait donc à nouveau évoqué un souvenir amoureux. Mais c’est d’instinct qu’il attrapa la main de Valérie la plus proche de lui, l’amena sur sa cuisse et la couvrit de sa deuxième main.
– C’est… tellement imprévu, tellement improbable, dans un tel lieu, de se rappeler tout ça… Ça me déboussole un peu, je t’avoue.
– Moi aussi, répondit-elle. Viens, restons pas là. J’avais fini, de toute façon.
Alors qu’ils se levaient, et qu’elle semblait donner un dernier coup de nettoyage à la tombe familiale, comme lui-même l’avait fait 15 minutes plus tôt sur celle de ses parents, il essaya d’interpréter son « Restons pas là ». Il fallait partir, certes, mais cette première personne du pluriel signifiait ensemble. Et l’impératif montrait indéniablement une volonté. Est-ce qu’elle aussi était prête à tenter l’impossible ?
– Allez, lança-t-elle.
Ils se dirigèrent vers l’entrée-sortie du cimetière, et cette fois c’est elle qui lui prit la main. Une moitié de la ville était déjà dans l’ombre. Seules les collines à l’Est étaient encore éclairées, la rocade vers la vallée du Gier, ainsi que le massif du Pilat, couché comme un ours géant qui arrêtait les constructions au Sud.
– Est-ce que ?… commença-t-il, mais il s’arrêta.
– Non, répondit-elle à la question qu’il n’avait pas posée, je n’ai pas retrouvé quelqu’un depuis la mort de Philippe, et je vis seule. Du moins quand je n’ai pas de petits-enfants, car moi j’en ai !
– Beaucoup ?
– 3. Pour l’instant !
– Félicitations.
– Oh…
Elle monta sa main pour attraper son bras et se serrer contre lui. Il la serra aussi. Qu’est-ce qui leur arrivait, bon sang ?
– Tu crois que cet appel du passé…
– … est un appel de l’avenir ? Peut-être bien !
Elle était toujours aussi vive, intelligente, pétillante.
– Tu habites où ? demanda-t-elle.
– À Lyon.
– Oh, le traitre !
– Je plaide coupable.
– Pour ta punition, tu viendras dorénavant passer tous les week-ends à Saint-Étienne. Ne t’inquiète pas, la maison est grande.
– Ton…
– Mon lit aussi, oui. Et il est tout neuf ! Peut-être qu’il t’attendait…
– Attends.
Il s’arrêta, la retint.
– Tu te rends compte de ce qu’on est en train de faire ?
– Je crois, oui.
– Et tu n’as pas peur ? Je suis un vieux con, tu sais.
– Et moi une vieille peau ! Je t’en remontrerai, tu peux être sûr !
Il l’attira vers lui.
– Tu n’as pas perdu une once de ce que j’aimais tant chez toi. Comment tu fais ?
– Ne dis pas de bêtises. Le temps a causé ses ravages.
– Pas pour moi. Je te vois toujours avec les mêmes yeux, tu es toujours aussi belle.
– Alors on a une chance.
– Et il faut la tenter ?
– Y’a intérêt !
Alors qu’ils remontaient l’allée centrale et apercevaient devant eux le portail ouvert du cimetière, il dit :
– On réservera notre place, ici. Et quand on y sera, on ne se quittera plus, enfin.
Ils sortirent du cimetière ensemble, leurs pas s’accordant naturellement. Derrière eux, les pierres et les noms gravés restaient figés dans le passé. Devant eux, la ville et la vie leur ouvraient une nouvelle voie.
Vendredi 21 février 2025
Histoire du XXIe siècle, 2e partie (2025-2049)
Les drames de la surpopulation
Histoire du XXIe siècle
Deuxième partie (2025-2049) – Les drames de la surpopulation
Chapitre 1 – L'effondrement économique (fin)
D – Au milieu du chaos, l’étonnante émancipation des pays du sud
Comme toujours, les populations du sud furent les plus impactées par les problèmes venus du Nord. Des millions de personnes retombèrent dans la grande pauvreté et moururent de faim. Mais cette fois, la baisse du pouvoir d’achat des pays développés était si forte, les circuits économiques mondiaux si perturbés par les faillites ou le manque de financements, que certains dirigeants comprirent que le moment était peut-être venu de sortir de la dépendance aux achats de matières premières, minières ou agricoles. Puisque les marchés s’étaient effondrés, puisque les prix avaient encore baissé alors qu’ils étaient déjà insuffisants pour assurer un revenu décent aux producteurs et aux petites mains qui extrayaient, récoltaient, transportaient, et que visiblement, vu les désordres politiques et sociaux entraînés par cette gigantesque crise, le cours des choses ne reprendrait pas de sitôt, quelques esprits éclairés proposèrent une réaffectation des terres et des productions. Si l’extérieur apportait moins de revenus, si l’économie et l’écologie renchérissaient le coût du transport, il était temps d’augmenter les productions vivrières au détriment des monocultures d’exportation, productions vivrières sur lesquelles on pourrait garder un certain contrôle et qui nourriraient à la fois le ventre et le porte-monnaie des populations locales.
Il ne s’agissait pas de retomber dans les erreurs marxistes du XXe siècle, autrement dit de nationaliser, restreindre l’initiative individuelle, obliger à des métiers et à des comportements. Tous ces plans dogmatiques où l’État prétendait régenter l’économie avaient invariablement conduit à la misère, à la répression, au désenchantement. Non, il s’agissait d’inventer enfin l’économie du XXIe siècle, c’est-à-dire non pas de tout changer – on ne réussissait rien de bon en prétendant faire table rase du passé – mais de mieux orienter le capital et de revaloriser le travail. Pour cela il fallait retrouver un sens : produire pour développer un lieu et les personnes qui habitaient en ce lieu. Et pour que les personnes soient motivées et fières de travailler, il fallait qu’elles contribuent à quelque chose qui ait du sens, et qui soit positif pour l’ensemble de la communauté.
C’est ce que comprirent trois personnes : le Sud-Africain Joshua Ibasi, économiste formé à Harvard et au MIT, Ministre des Finances de son pays entre 2038 et 2042, le Congolais Nélius Nbaku, Prix Nobel d’économie 2040, Président du Congo Brazzaville entre 2039 et 2046, et la Bengalaise Nafisa Sarkar, ingénieur agronome, ancienne responsable de la FAO (Food and Agriculture Organization, Nations-Unies) et fondatrice, en 2037, de la Fondation FLSHW (For a land at the service of the humans who work it).
Se référant entre autres aux expériences de Muhammad Yunus, « le banquier des pauvres », prix Nobel de la paix 2006, de Jacques Attali, économiste et philosophe, fondateur de Positive Planet (acteur majeur de la micro-finance), de l’économiste et philosophe Armatya Sen, créateur du concept des « capabilities » et de l’Indice de Développement Humain, Ibasi, Nbaku et Sarkar réussirent à convaincre 8 pays et non des moindres (Brésil, Indonésie, Nigéria, Afrique du Sud, Bangladesh, Congo, Éthiopie, Ukraine) d’adopter le programme suivant :
– suppression de 50 % des cultures liées à l’exportation sans transformation (quand il n’était pas propriétaire des terres, l’État imposerait fortement ce type de cultures pour les rendre dissuasives, aussi bien pour le producteur que pour l’acheteur) ;
– révision des concessions aux entreprises étrangères d’exploitation minière, désormais accordées pour une durée jamais supérieure à celle de la garantie d’un prix de vente fixe et décent ;
– incitations fiscales pour encourager toutes les productions socialement utiles et écologiquement responsables : agriculture en circuits courts, éducation, équipements et services de santé, énergies renouvelables, cohésion familiale et sociale… ;
– taxes et interdiction des prêts bancaires pour des productions préjudiciables d’un point de vue social et environnemental (élevage bovin et nourriture pour ces élevages, armes, fast fashion, distractions addictives, énergies fossiles…) ;
– lutte effective contre la corruption et les détournements de fonds ;
– investissements maximaux dans l’éducation et la formation ;
– investissements et embauches massives dans la construction d’infrastructures, notamment de routes (les 3 initiateurs avaient en effet noté qu’un des points communs au sous-développement était l’impossibilité de pouvoir compter sur des horaires et des délais tenus, en raison d’infrastructures, de routes notamment, défaillantes… « Il n’y a pas de développement possible sans une rigoureuse gestion du temps », répétait Nafisa Sarkar) ;
– baisse de 10 % des salaires publics pour financer une partie des investissements et suggestions aux acteurs privés de procéder de même ;
– emprunts raisonnés à la Banque Mondiale, si elle acceptait les conditions des États engagés dans cette voie et n’imposait plus les siennes.
Inutile de dire qu’un tel programme n’alla pas sans de fortes contestations, en interne comme en externe. Le Brésil à lui seul fit trembler la planète, pour une raison simple : il allait diminuer par deux les surfaces consacrées au café, à la canne à sucre, aux agrumes, au soja et au bœuf, productions pour lesquelles il était le premier exportateur mondial.
– Vous ne pouvez pas faire ça ! disait-on aux Brésiliens dans toutes les instances internationales.
– Et pourquoi ? répondaient-ils. Vous n’avez plus les moyens de nous payer et notre population a faim.
– D’autres pays prendront votre place !
– Pas sûr qu’ils y gagnent.
Il était là le coup de génie d’Ibasi, Nbaku et Sarkar : profiter de la faillite généralisée de l’économie mondiale pour réorienter des productions dans un but plus responsable pour la planète et plus profitable aux populations, locales comme internationales. Et le seul moyen de stopper un business était de supprimer la solvabilité des demandeurs. C’est ce qu’avait fait le krach de 2029 : il avait retiré aux Européens, Américains, Canadiens, Japonais, dans une moindre mesure aux Chinois et aux Indiens, les moyens d’acheter du soja, du bœuf, du café… Du coup, il était possible de proposer autre chose à des travailleurs au chômage ou sous-employés. Et un projet aussi simple et cohérent que celui des 3 régénérateurs de l’économie mondiale était de nature à entraîner l’adhésion du plus grand nombre : « Quand vous montrez aux gens que non seulement ils reprennent leur vie en mains, mais qu’en plus ils vont changer le monde dans un sens raisonnable et positif pour tous, vous pouvez obtenir une motivation considérable » (Nélius Nbaku).
Et en effet, les travailleurs pauvres, journaliers, saisonniers, vachers, ouvriers, planteurs, cueilleurs, ramasseurs, mais aussi mineurs, extracteurs, convoyeurs, des 8 pays qui suivirent les recommandations du trio, acceptèrent assez bien la perte de leur emploi, même si la plupart d’entre eux étaient dans la subsistance. Car les pays ayant initié ce retrait de la dépendance aux cours des produits agricoles fixés à la Bourse du commerce de Chicago et aux spéculateurs humains ou artificiels des gratte-ciel de Londres ou de New York avaient prévu d’aider les personnes privées de leur gagne-pain, essentiellement en mettant en place des fonds de solidarité. Surtout, on s’aperçut vite que les immenses espaces et moyens libérés par les terres qu’on n’exploiterait plus pour l’exportation d’un produit unique (sans parler de l’eau récupérée, de l’énergie économisée) permettaient non seulement de les remplacer par des polycultures davantage tournées vers la satisfaction des besoins locaux, mais aussi de construire des lotissements, des équipements, c’est-à-dire d’aménager le territoire de manière harmonieuse et équilibrée. Dans la plupart des pays, monta donc une sorte de ferveur, qui entraina des résultats incontestables. La débrouille n’était plus au service de possédants ou d’investisseurs, mais d’une société toute entière.
Comme toujours, les forces du mal tentèrent d’empêcher le bien d’advenir. Les grands propriétaires, au Brésil (fazenderos), comme en Afrique du Sud (trusts ou grandes familles blanches) ou en Indonésie (compagnies d’exploitation du charbon, du café, du thé, de palmiers), ne se laissèrent pas faire si facilement. Il y eut des combats sanglants entre leurs milices et la police, des membres des gouvernements furent assassinés, on se battit dans les hémicycles. Rappelons-nous que la violence s’était progressivement libérée, et généralisée ; on réglait souvent les différends économiques ou politiques par le meurtre ou l’agression. Certaines multinationales tentèrent elles aussi de garder leur main-mise sur les productions et exportations. Les lobbys ne fonctionnant plus – le vent avait tourné, après des années de crise l’heure n’était plus à la recherche de profit mais à une économie saine –, certaines entreprises employèrent des hommes de main pour intimider les locaux, menaçant juridiquement les institutions publiques et physiquement les travailleurs, faute de pouvoir les faire mourir de faim. Là encore, il y eut des combats, mais très vite chaque parcelle libérée d’une exploitation minière ou agro-industrielle fut défendue par des comités locaux, sortes de ZAD (Zones à défendre) qui prirent différentes formes selon les pays.
10 pays emboitèrent le pas aux pays pionniers, puis 10 encore. En termes macro-économiques, les conséquences furent spectaculaires. Par exemple, comme la production de soja chuta de 30 %, la viande de bœuf devint plus chère et plus rare, ce qui entraina une baisse de la consommation de 22 % entre 2030 et 2045. L’huile de palme, si décriée, dont l’Indonésie était jusque-là le premier exportateur mondial, disparut de la plupart des biscuits et autres produits sucrés ou cuisinés ; mieux encore, la raréfaction de sa production entraîna la disparition pure et simple de ces produits dits de malbouffe. Quand la Côte-d’Ivoire et le Ghana, producteurs à eux seuls de 50 % des fèves de cacao mondiales, se joignirent à ce qu’on finit par appeler l’économie INS (Ibasi, Nbaku, Sarkar) et supprimèrent la moitié de leurs cultures, le prix du chocolat augmenta de… 150 % dans les pays occidentaux. Moyennant quoi, toute une série de mauvais produits au chocolat disparut des étals. Le chocolat restant était de meilleure qualité, beaucoup plus cher, beaucoup plus rare, et, vu la terrifiante épidémie d’obésité dans le monde, ce n’était pas une mauvaise chose. Quand le Chili diminua sa production de cuivre par deux (il était le premier exportateur mondial), le prix augmenta tellement que, d’une part le Chili se trouva en position de force pour négocier de meilleures contreparties, d’autre part la recherche et l’innovation quant au transport de l’électricité (une de fonctions essentielles du cuivre) conduisirent à des découvertes bénéfiques pour tout le monde. Dernier exemple : l’arrêt de la production de coton au Pakistan (3e producteur mondial) et dans une moindre mesure en Inde puis en Chine raya purement et simplement de la carte les marques Shein, Zara et H&M, symboles de la fast fashion affligeante des années 2010-2020. Etc.
Comprenez bien : il ne s’agissait pas d’arrêter les échanges et de revenir sur le libéralisme qui, l’histoire l’avait montré, restait le meilleur moyen, de loin, pour que des milliards d’humains se nourrissent et s’épanouissent. Il s’agissait au contraire de redonner du sens au travail, à la production, au commerce, au mérite individuel, à la responsabilité collective.
En 2044, quinze ans après la faillite mondiale, la situation économique antérieure n’était pas rétablie et on avait enfin réalisé qu’elle ne se rétablirait jamais. On avait compris cette fois que l’abondance et l’insouciance ne reviendraient pas de sitôt, si elles revenaient un jour. Du coup, le monde était un peu plus paisible. Les bourses commençaient à s’auto-réglementer, en attendant les mesures d’un gouvernement mondial qui n’existait pas encore. Le volume du commerce avait beaucoup baissé, et la publicité était moins agressive ; tout simplement parce que les gens achetaient moins. Le chômage demeura élevé dans la plupart des pays pendant toute la décennie 2040, mais des solidarités s’étaient mises en place.
Avec le recul, on constate que cette purge, cette sortie de la bulle, était le seul moyen de mettre un coup d’arrêt à la folie de la production et de la consommation qui détruisait la terre et les hommes. Le ralentissement du transport favorisa les circuits courts, le manque d’argent fit que l’on supprima le superflu, l’incapacité des services publics obligea à se débrouiller entre particuliers, le prix ou la rareté des médicaments incita à s’en passer, etc. En 2045, après quinze ans de chaos, tous les pays avaient régressé en termes de Produit Intérieur Brut et de niveau de vie, mais des comportements économiques plus raisonnés s’étaient mis en place.
Malheureusement, ce retour douloureux à la raison économique fut gâché par des conflits militaires, des catastrophes climatiques et des épidémies de très forte intensité, qui à leur tour s’abattirent sur le monde.
Vendredi 14 février 2025
Histoire du XXIe siècle, 2e partie (2025-2049)
Les drames de la surpopulation
Histoire du XXIe siècle
Deuxième partie (2025-2049) – Les drames de la surpopulation
Chapitre 1 – L'effondrement économique (suite)
B – Le déchaînement de la violence sociale
En France, dès le début des signes de faillite de l’État, les manifestants professionnels organisèrent des rassemblements et des blocages. On marcha sur Matignon et l’Élysée. Et c’est là qu’apparurent les premiers morts, quand les manifestants voulurent forcer les barrages policiers. Les forces de l’ordre qui avaient été héroïques en subissant sans répliquer jets de pierre, de métal et de boules de pétanque pendant les mouvements dits « des gilets jaunes » (2018-2019) et « contre la réforme des retraites » (2023) ne purent cette fois rien faire d’autre que se défendre quand on leur tira dessus à balles réelles, et quand la foule fut telle que les barrages furent enfoncés et que les furieux pénétrèrent dans la cour d’honneur de l’Élysée. La bombe placée dans le hall d’entrée du Ministère de l’Économie à Bercy – 37 morts et 78 blessés le 22 mars 2030 – marqua les esprits sans les refroidir. Les logiques de l’engrenage et la mauvaise foi étant ce qu’elles sont, ce furent ensuite des commissariats qui furent pris pour cibles, et même, 270 fois au cours de la décennie 2030, des policiers qui furent visés et assassinés individuellement. Ce n’était plus la France, mais la Colombie. Ou plutôt c’était la France qui redevenait ce qu’elle n’avait jamais tout à fait cesser d’être : bête, violente, égoïste.
Le problème est qu’il n’y avait aucun projet commun et fédérateur, les individus étaient bien trop égoïstes pour se soucier d’autre chose que de leur intérêt personnel et immédiat : l’assistanat généralisé, l’addiction aux écrans, la disparition de la vérité produisaient leurs effets, prévisibles et désormais inévitables. On vit donc, entre 2030 et 2038, des tas de mouvements sporadiques – révoltes locales, combats dans des entreprises, sabotages d’administrations, terrorisme intérieur – décimer des familles et miner ce qui restait de la société française. Ce n’était pas une guerre civile, mais des guerres civiles ; il n’y avait pas 2 camps, mais 2000. Le taux de mortalité par homicide augmenta de… 3800 % (on passa de 1000 homicides par an en 2024 à 38 000 en 2038). On pouvait se faire attaquer partout et n’importe quand : par un malheureux qui crevait de faim, ou par un illuminé qui vous prenait pour cible parce qu’il fallait bien montrer son mécontentement et que la « convergence des luttes » pouvait maintenant prendre enfin le tour mortifère que ceux qui en France s’appelaient alors les Insoumis attendaient depuis longtemps. Les gauchistes et les syndicalistes décomplexés purent enfin tuer comme bon leur semblait. L’ordre, la paix et la sécurité n’existaient plus ; ils étaient contents.
Comme les États étaient exsangues et démunis de ressources, les citoyens au chômage ou sans allocations furent bientôt dépourvus de tout revenu. On mourut de nouveau de la faim dans les pays autrefois riches. On dormit dehors, en masse. On se battait aux repas gratuits. Le nombre de suicides augmenta de… 1250 % dans les pays de l’OCDE !
Tout le monde mentait, cachait, esquivait. Chacun.e réclamait tout et son contraire, demandant une loi qui résoudrait les problèmes par magie (y’a qu’à faut qu’on), avec autant d’exceptions que d’individus. La déloyauté devint la norme, la violence une manière d’obtenir ce que l’on souhaitait : on séquestrait des patrons et des directeurs pour obtenir le versement de compléments de salaire, on assassinait les puissants de ce monde pour rendre la justice qui se levait enfin. Bernard Arnault, pourtant octogénaire, fondateur et longtemps PDG du groupe mondial LVMH, Emmanuel Macron, ancien Président de la République, Mario Draghi, ancien président de la Banque Centrale Européenne, Jeff Bezos fondateur et ancien patron d’Amazon, parmi tant d’autres, n’échappèrent pas au meurtre avec préméditation.
On s’organisait comme on pouvait pour survivre. Des milices armées furent constituées dans certains quartiers, autour de certaines résidences. Des vigiles apparaissaient ici ou là, armés jusqu’aux dents, et l’on ne savait pas exactement pour le compte de qui ils opéraient. Mieux valaient ne pas trop chercher à comprendre, car les fusillades éclataient pour un oui ou pour un non. L’État, qui n’était alors qu’une faction parmi d’autres, recruta des policiers et des militaires, seuls emplois publics pour lesquels il y eut des embauches au cours de ces 9 années (2030 – 2038) qui, en France, causèrent la mort d’1.280.000 personnes (en plus des morts habituelles).
Je n’ai pas le temps de détailler ici ce qui s’est passé ailleurs. Au Japon, le hara-kiri du Premier Ministre en 2030, et plus encore la décapitation au sabre de l’empereur en 2034, traumatisèrent une société qui semblait prête à retourner à l’agriculture et au Moyen Âge pour stopper les horreurs de la dégringolade économique qui humiliait le pays de Yamaha, Toshiba, Nissan, Toyota, Hitachi… Ce pays reparti de 0 après 1945, qui avait été à la pointe de l’innovation et de la technologie dans les années 1970 et 1980, s’écroulait une nouvelle fois, victime de l’horreur économique, d’une démographie vieillissante, et d’une géographie pénalisante. Ce qu’on appela les émeutes de Kyoto, causèrent à elles seules la mort de 40 000 personnes en une semaine de février 2035.
En Italie, on assista à rien moins qu’une prise de pouvoir par la mafia, les mafias devrait-on dire, la Ndrangheta, la Camorra et Cosa Nostra suppléant à leur manière l’État défaillant, partageant le pays en trois « grandes régions » et divisant l’économie en « secteurs », non sans une certaine efficacité : il faut dire que le principe « tu payes l’impôt demandé ou tu prends une balle dans la peau » fonctionnait encore étonnamment bien au XXIe siècle dans la péninsule. Ce sont finalement les batailles entre les mafias, et leurs supporters, qui firent le plus de morts, estimés à environ 550 000 entre 2030 et 2040.
Avec leur génie, leur diversité, leur espace, les États-Unis réussirent presque à se passer du gouvernement fédéral ! J’habitais Boston à l’époque et je me souviens de la frénésie qui parcourait la ville. Les gens étaient plus excités qu’inquiets, plus tournés vers l’avenir que déplorant le passé. Je voyais là une fois de plus, mais à un niveau jamais atteint, la différence de mentalité entre les Français et les Américains. Les seconds étaient habitués à ne pas demander grand-chose à l’État central, ils essayaient de s’en sortir par eux-mêmes, ils se débrouillaient. Bien sûr la hausse des prix, la rareté de certains produits, la difficulté à se loger ou à payer ses factures de chauffage les touchaient de plein fouet ; mon mari, mes enfants et moi avons dû supprimer de nombreuses dépenses et faire attention à chaque dollar pour nous en sortir. Mais il y avait cette idée dans l’air que c’était un mal nécessaire, que quelque chose recommençait, et que la marche en avant allait reprendre. La mortalité augmenta beaucoup là aussi, mais les causes principales en furent surtout la pénurie de médicaments, que les laboratoires cessèrent purement et simplement de fabriquer, car ils n’étaient pas rentables et ne bénéficiaient plus du soutien de l’État fédéral en faillite. La surmortalité fut estimée à 3 500 000 unités pendant la décennie 2030 aux États-Unis.
Par contagion, cette punition des pays riches fit du mal aux pays pauvres. Car bien entendu toutes les aides publiques au développement et les investissements privés dans les infrastructures et les hautes technologies furent stoppés : des tas de chantiers restèrent inachevés, des projets utiles ne furent jamais concrétisés, et les économies locales s’en ressentirent. En Afrique centrale, dans les régions pauvres du Bangladesh, de l’Inde, du Pakistan, plus encore dans des pays en plein développement comme le Vietnam, les Philippines, la Thaïlande, le Brésil, le ralentissement des échanges internationaux porta un coup terrible à l’équilibre financier de millions de familles. Comme elles ne bénéficiaient pas des mêmes filets sociaux que dans les vieux pays industrialisés, la satisfaction des besoins de base (alimentation, abri, chauffage, soins) fut immédiatement remise en cause. Comme pendant le covid-19 mais à la puissance 10, beaucoup de familles retombèrent du jour au lendemain dans la grande pauvreté. Les maigres progrès réalisés au cours de la décennie sur les infrastructures routières et l’assainissement furent anéantis en quelques années. Il fut à nouveau très difficile de se déplacer en Afrique, en Asie Centrale, en Amérique Latine. Et dans ces trois zones, les épidémies de type choléra et malaria (ou paludisme) se propagèrent à nouveau, nous en reparlerons. Les taux de mortalité montèrent en flèche. On constatait une fois de plus ce paradoxe révoltant : nombre de pays du Sud souffraient de ne pouvoir exporter leurs productions agricoles et leurs minerais, alors que si ces productions avaient été orientées d’abord pour fournir la nourriture et les matériaux nécessaires aux populations locales, celles-ci auraient pu vivre convenablement.
Je me souviens cependant avoir été frappée, lors de ces terribles années 2030, par la résilience (mot tendance à l’époque, signifiant la capacité à surmonter un choc traumatique) nettement plus forte en Asie et en Afrique qu’en Amérique du Nord et en Europe. Parce que les Asiatiques et les Africains, auxquels on pourrait ajouter les Latino-Américains, avaient une longue habitude de la pauvreté, ils tombaient donc de moins haut, certains ne tombaient même pas. On verra dans le quatrième sous-chapitre que les pays du Sud parvinrent même, à partir de 2032, à profiter de l’effondrement économique du monde occidental pour réorienter leur économie.
Tandis que pour les Blancs d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, la fin des loisirs et de l’insouciance fut extrêmement difficile à supporter. Ne pas être sûr de garder son pavillon et son jardin, faire attention à tous ses déplacements, craindre de se faire agresser, ne plus pouvoir partir en vacances, ne plus être soigné.e gratuitement, tous ces reculs dans le niveau de vie rendaient totalement démunis des être vulnérables, affaiblis par soixante-dix ans (1959 – 2029) d’État-providence (Europe) et d’assurances (U.S.A.) ultra-protecteurs. Les guérillas et combats internes en France, en Italie, au Japon, en Angleterre, en Espagne, au Canada, ne s’expliquent pas autrement que par la peur et la colère d’être privés de privilèges que l’on considérait comme un dû sans voir leur coût toujours plus exorbitant.
Ainsi, même dans les pays du nord, il fallut que la collectivité nourrisse des millions d’individus qui n’y arrivaient plus eux-mêmes. En France, dès 2030, les associations Restos du cœur et Banque alimentaire furent fusionnées et intégrées dans les services publics départementaux. Dans toutes les villes de plus de 5000 habitants, un repas fut servi chaque jour dans un équipement public (gymnase, salle polyvalente ou autre) à toute personne qui en avait besoin. Tous les pays procédèrent d’une manière à peu près similaire, avec des nuances selon les histoires et les habitudes. Il fallait pour être inscrit.e prouver une situation difficile chaque mois. Bien sûr, vu le chaos ambiant, des tas d’individus, souvent en fort besoin, n’étaient recensés nulle part et se présentaient tout de même. Il fallait donc traiter au cas par cas, ce qui provoquait nombre de tensions on s’en doute, surtout quand l’offre de repas était insuffisante par rapport à la demande. Il y eut des bagarres, des coups de couteau, et même d’épouvantables attentats, le plus meurtrier ayant eu lieu dans une banlieue de Londres le 26 avril 2033 : 277 morts et 402 blessés, apparemment parce qu’on avait refusé un potage à un couple la semaine précédente. Si besoin était, on se rendait compte que le partage n’était plus quelque chose d’inné après des décennies d’égoïsme forcené.
En gros, on revoyait fleurir les soupes populaires, et là encore le parallèle entre 1930 et 2030 s’imposait, avec trois différences majeures cependant : il y avait beaucoup beaucoup plus de nécessiteux, il fallut les soutenir beaucoup plus longtemps (en 2050, tout le monde n’avait pas retrouvé une autonomie financière, loin s’en fallait), et des forces de l’ordre étaient nécessaires en nombre pour limiter – éviter était désormais impossible – les bagarres, meurtres et autres joyeusetés de ces temps d’hyper-violence.
C – L’explosion de l’hôpital et la fin de l’université
Ce chaos économique et social, sans compter les conflits et épidémies dont nous allons parler ensuite, accentua la pression contre des institutions déjà mal en point en raison de la surpopulation. C’était une banalité de le dire :
– l’hôpital ne pouvait plus accueillir tous les patients qui se présentaient à lui, parce qu’ils étaient de plus en plus nombreux et de plus en plus exigeants ;
– l’école ne pouvait plus accueillir tous les élèves qu’on lui envoyait, parce qu’ils étaient de plus en plus nombreux et de moins en moins disciplinés.
Dans les deux cas, le manque de motivation et de qualités humaines d’une bonne partie du personnel (qui n’empêchait pas une autre partie, moins nombreuse hélas, d’effectuer un travail remarquable) compliquait sérieusement la donne (voir https://desvies.art/2022/03/04/lhopital-a-lheure-des-post-humains/).
Il y avait des nuances selon les pays, quelques exceptions dans les rares endroits qui ne fussent pas surpeuplés, mais le constat était le même à peu près partout : les soignant.e.s et les enseignant.e.s n’arrivaient plus à faire face. Quand, à partir de 2030, les élèves et les patients se transformèrent en hordes de sauvages prêts à tuer, la mission de ceux qui devaient s’en occuper devint impossible.
À l’hôpital, le tri des individus devint une évidence et une obligation. Des critères furent établis : les blessés et accidentés passaient avant les malades (je veux dire les blessés graves ; il n’était même plus la peine de venir si l’on avait besoin de points de suture ou de piqûres, l’hôpital ne s’occupait plus de cela), les épisodes sévères d’une maladie passaient avant la surveillance et la détection, les vieux et les enfants passaient avant les adultes. Autant dire que la prévention et le suivi baissèrent de manière assez considérable, ce qui logiquement augmenta de beaucoup les décès pour cause de cancers : de 10 millions de morts et 20 millions de nouveaux cas dans le monde en 2025, on est passé à 30 millions de morts et 75 millions de nouveaux cas en 2045. Il faut dire que, malgré les violences économiques et sociales qui causèrent environ 250 millions de morts en 15 ans, la population était elle passée de 8,2 milliards à 9,5 milliards pendant la même période ; cette démographie terrifiante était à elle seule la cause de tous les désastres que nous évoquons. Les problèmes respiratoires, cardio-vasculaires, digestifs, orthopédiques, psychosomatiques furent eux aussi relégués à un rang secondaire : nombre de vies furent gâchées par un défaut de prise en charge. Pour le dire autrement : le niveau de soins dans les pays riches descendit à celui des pays pauvres. Parce que les pays riches, à force de dépenser toujours plus et de travailler toujours moins, n’étaient plus riches.
Bien sûr, quand on enlève à une personne ce à quoi elle est habituée et qu’elle considère comme un dû, elle n’est pas contente. Biberonnés à l’égoïsme, affaiblis par l’effondrement économique, décomplexés par la violence sociale, ceux qui avaient l’habitude de se faire soigner pour le moindre bobo et gratuitement (les Français, les Anglais, les Scandinaves, les Italiens, les Allemands, les Brésiliens, les Canadiens) s’insurgèrent violemment contre cette réduction d’accès aux soins. En conséquence de quoi les hôpitaux furent transformés en lieux hautement sécurisés, avec portiques et contrôles d’identité à l’entrée, deuxième contrôle des identités et des raisons de la présence à l’entrée dans un service, caméras de surveillance, vigiles et patrouilles. Un des seuls bons côtés de la méga-crise économique et sociale fut la fin de la pénurie de personnel médical : non seulement les soignant.e.s qui avaient un travail le gardaient (même si pour eux comme pour les autres le salaire n’était plus garanti chaque mois), et ceux qui étaient au chômage n’hésitaient pas à postuler, quels que soient les horaires et le salaire, dont on s’apercevait soudain qu’ils n’étaient pas si mauvais.
Trois épisodes marquèrent les esprits :
– la prise du principal hôpital de Djakarta (Indonésie), en 2034, par un groupe armé Papou, qui voulait obliger l’établissement à soigner près de 200 de ses membres malades ou blessés. Après une semaine, l’armée donna l’assaut, ce qui entraîna un carnage, 426 morts, et une destruction quasi complète des équipements ;
– l’intrusion d’une bande armée de South Boston (États-Unis) à l’hôpital des enfants de la ville, là encore dans un but d’appropriation des médecins et services hospitaliers. Le problème fut non pas résolu mais rendu acceptable de manière un peu plus pacifique : 83 morts seulement ;
– les émeutes de l’hôpital de La Timone à Marseille (France), provoquées de l’intérieur cette fois, avec apparemment une union entre quelques malades et quelques infirmiers et techniciens contre la direction de l’établissement, après une décision de rationnement des médicaments. 187 morts et 224 blessés. Comme ailleurs, on exigeait un meilleur accueil de certaines populations ; la loi du plus fort prévalait.
Mais toute la violence du monde n’a jamais multiplié les bras des médecins et les dollars pour les payer. Le problème, très prévisible au demeurant depuis les années 2000 au moins, restait le même : trop de patients. Après avoir épuisé tous les endettements possibles, on ne pouvait plus payer l’addition : il fallait donc renoncer au repas, ce que certains n’acceptaient pas.
––––––––––
L’école était elle confrontée à un triple problème :
– les élèves n’obéissaient plus et n’avaient plus la volonté d’apprendre ;
– les programmes scolaires n’étaient pas adaptés à ces post-humains (individus au cerveau atrophié par la numérisation de leur vie) ;
– les budgets étaient en diminution, car les États en faillite.
Ce qui augmenta en revanche, dès l’année 2029, c’est l’absentéisme, qui alla même rapidement jusqu’à la déscolarisation chez de nombreux adolescents. Les punitions, avertissements et autres exclusions, pas plus que les rendez-vous avec les psychologues et les conseillers, ne purent empêcher des jeunes écervelés de profiter du chaos général pour déserter les bancs du collège et du lycée. Ceux dont les parents étaient absents ou impuissants devinrent incontrôlables. Les services sociaux, débordés par l’augmentation considérable (jusqu’à 500 % !) des demandes de soutiens (familiaux, financiers, sociaux…), n’arrivaient pas à suivre des jeunes rebelles qui cherchaient à s’extraire des institutions, une tactique qui aboutissait le plus souvent à deux résultats au bout de quelques mois : la vie dans la rue ou l’allégeance à un gang. S’il n’étaient pas vite sauvés par une rencontre, une prise de conscience, une incarcération et une réinsertion, ces despérados devenaient en quelques années des électrons dangereux et imprévisibles, à peu près irrécupérables.
L’école faisait ce qu’elle pouvait avec ce qui restait comme élèves et comme profs. Des examens sanctionnaient toujours des études, mais ils ne signifiaient plus grand-chose. Un diplôme ne garantissait aucune embauche, aucun avenir. D’autant qu’on assista dans plusieurs pays à un phénomène impensable quelques années plus tôt : la disparition de l’université, notamment en France, en Angleterre et en Italie, trois pays qui avaient pourtant été les créateurs de cette noble institution du savoir, 900 ans plus tôt.
L’explication est assez logique. Dès avant l’effondrement économique de 2029, l’utilité des universités était contestée, parce que les connaissances qu’elles apportaient aux étudiants étaient peu monnayables sur le marché de l’emploi d’une part, trop éloignées de la culture (ou de l’absence de culture) de ces étudiants d’autre part. Pour contrebalancer ces décalages de plus en plus prégnants entre savoirs académiques, nécessités professionnelles et comportements individuels, des liens avec les entreprises avaient été tissés, sous forme de stages obligatoires, d’alternances théoriques et pratiques, de séjours à l’étranger, d’immersions ici ou là… Mais il était logique de pousser la logique un peu plus loin et de finalement tout miser sur ces contacts avec le réel, d’autant que les intelligences artificielles suppléaient les cerveaux humains, pardon surclassaient les humains, pour synthétiser les savoirs théoriques, quels qu’ils soient et à volonté.
Je reproduis deux citations de personnalités de l’époque, qui montrent ce changement de paradigme quant à l’enseignement :
– Nicolas Sadirac, ex directeur général de l’École 42 (informatique et numérique pour les jeunes déscolarisés), fondée par l’entrepreneur Xavier Niel (fondateur des groupes Free et Iliad), affirmait ainsi : « … Le fait même de savoir n’a plus aucune valeur… Toute la valeur réside dans la capacité à créer et à être empathique… Apprendre ne sert à rien, c’est même dangereux et ça rend idiot… Donnez un trombone à un enfant de 3 ans élevé en Occident, il a 30 idées. On lui redemande à 12 ans, il en a dix fois moins. Pourtant les idées il les a toujours, il n’ose simplement plus s’exprimer… Il suffit de redonner confiance… Tous les patrons des plus grandes boîtes du monde savent que l’enjeu majeur est de trouver les bons talents pour ne pas mourir. Désormais, il suffit d’un mec avec une bonne idée pour briser un empire industriel. L’enjeu des grandes structures va être d’intégrer dans leur chaîne de valeur ces gens créatifs qui les aident à s’adapter » ;
– Jacques Attali, Français également, écrivait : « … une partie de plus en plus importante des cursus d’enseignement, dans pratiquement tous les domaines, est de plus en plus composée de stages dans des entreprises, rejoignant ainsi l’enseignement professionnel. Évolution plus récente, dans de très nombreux pays, en particulier là où les études supérieures sont financées par les étudiants, des entreprises viennent expliquer aux meilleurs lycéens en fin d’études secondaires (à la sortie du collège aux États-Unis) qu’ils n’auraient rien à gagner à s’endetter pour entrer dans une université alors que l’entreprise se propose de les engager tout de suite, de les former, de les rémunérer, arguant aussi que les universités ne sauraient avoir le même niveau de compétence dans les technologies de pointe… L’entreprise est donc, subrepticement en train de devenir le cadre, d’abord partiel, puis total, de l’enseignement supérieur. Cela pourrait entraîner l’effondrement des systèmes d’enseignements supérieurs, qui perdront leurs meilleurs élèves et leurs meilleurs enseignants, et des sources de revenus » ;
Quant à Peter Thiel, acteur incontournable de la tech américaine du début XXIe siècle, fondateur du système de paiement PayPal, premier investisseur de Facebook, Open AI et Deep Mind, il a offert lui chaque année entre 10 et 20 chèques de 100 000 dollars à des étudiant.e.s, entre 2010 et 2030, pour développer un projet, à condition… qu’ils arrêtent leurs études.
Ainsi le fruit était mûr, trop mûr. Quand les crédits vinrent à manquer, les États cessèrent de financer toute une série de masters, cursus et enseignants en sciences humaines, considérés comme non indispensables. Les budgets publics ne pouvaient pas, n’avaient pas à, payer des professeurs et des thèses sur la sculpture grecque ou les rites païens du Moyen Âge. Mais assez vite, entre 2030 et 2045 selon les États, on cessa de financer tous les établissements d’enseignement supérieur, même les cursus scientifiques, laissant cette tâche aux entreprises, aux parents, aux étudiants, éventuellement aux collectivités territoriales. L’université était un luxe qu’on ne pouvait plus se permettre, une désuétude, une inutilité.
Est-ce que le niveau général en pâtit ? Certaines connaissances furent perdues, oubliées, c’est évident. Mais tout était chamboulé à l’époque, tout le système économique et social était remis en cause, parce qu’on en avait abusé au lieu de le ménager pour le préserver. La destruction des cerveaux, la disparition d’une culture dite générale, furent davantage dues aux aliénations numériques qu’à la fin des universités, conséquence logique à la fois de la perte d’appétence pour les savoirs non directement utilitaires et de l’impossibilité de les financer pour 10 milliards de post-humains.
(La semaine prochaine : D – Au milieu du chaos, l’étonnante émancipation des pays du sud)
vendredi 7 février 2025
Histoire du XXIe siècle, 2e partie (2025-2049)
Les drames de la surpopulation
Histoire du XXIe siècle
Deuxième partie (2025-2049) – Les drames de la surpopulation
(environ 15 minutes de lecture)
En septembre et octobre 2024, j’avais publié la première partie d’une « Histoire du XXIe siècle », commencée l’été dernier, première partie qui concernait les années 2000–2024, intitulée « Naissance de la post-humanité ». C’est le début de la deuxième partie, qui couvre les années 2025-2049, intitulée « Les drames de la surpopulation », que je vous propose aujourd’hui.
La programmation est la suivante :
– 7 février 2025 : 2e partie, chapitre 1 (L’effondrement économique), section A ;
– 14 février 2025 : 2e partie, chapitre 1, sections B-C ;
– 21 février 2025 : 2e partie, chapitre 1, section D ;
– 14 mars 2025 : 2e partie, chapitre 2 (Quand les tyrans appuient sur le bouton), sections A-B ;
– 21 mars : 2e partie, chapitre 2, section C ;
– 28 mars : 2e partie, chapitre 2, section D ;
– avril-mai : 2e partie chapitre 3 ;
– juin-juillet : 2e partie chapitre 4.
Il me semble que l’on peut voir les années 2025-2049 comme le Moyen Âge du XXIe siècle. Je veux dire par là que ce deuxième quart fut sombre, violent, mortifère. Ce qui ne fut pas une surprise, même sur le moment : presque tous les terriens de 2020 savaient que les risques de catastrophes étaient considérables. Car les menaces étaient assez bien identifiées. Elles étaient :
– économiques : surendettement des entreprises, des ménages, des États ;
– climatiques : gaz à effet de serre, sécheresse, vents, inondations, montée du niveau des mers ;
– militaires : tyrans déstabilisant les démocraties, terrorisme, mercenaires, réarmement général ;
– épidémiologiques : multiplication des zoonoses créées par l’empiètement des hommes sur les territoires des animaux, résistance aux antibiotiques ;
– psychologiques : chute du respect, du souci de l’autre et de l’intérêt général, en raison de l’individualisme, des cerveaux détruits par les réseaux numériques, des croyances folles ;
– sociétales : corporatismes, populismes, complotismes, communautarismes.
De nombreux signaux d’alerte étaient au rouge, d’autant que les dangers dans un domaine stimulaient les dangers dans les autres domaines (liens évidents entre l’économie et le climat, entre le social et le militaire, le psychologique et le sociétal, et cætera et réciproquement). On voyait mal comment échapper à la matérialisation des risques dans les années ou décennies qui allaient suivre, et de fait on n’y a pas échappé. Parfois, l’histoire est logique. Parfois, les forces en présence sont telles qu’il est impossible de les arrêter ; l’événement a commencé avant même qu’il ne soit effectif.
Il y avait eu les Croisades, il y avait eu la Guerre de Cent Ans, il y avait eu les massacres napoléoniens, il y avait eu la Guerre de Sécession, il y avait eu les deux Premières Guerres mondiales, il y a eu Pol Pot et les khmers rouges, il y a eu le génocide au Rwanda, il y a eu le terrorisme islamiste, il y a eu la terreur sanglante exercée par les narco-trafiquants latino-américains, il y a eu les exactions de Vladimir Poutine. Et d’autres encore : les horreurs de masse n’ont pas manqué au fil de l’histoire. Auxquelles on pourrait ajouter la peste, le choléra, le paludisme, la syphilis, le sida et autres joyeusetés qui déferlèrent sur le monde au fil du temps.
Ce qui fut nouveau entre 2025 et 2049, ce n’est pas la nature des horreurs, mais leur degré. En termes de quantité de morts, le récapitulatif du paragraphe au-dessus apparait comme de la petite bière. Rien de plus logique, d’ailleurs : au XXIe siècle, la population a été jusqu’à 4 fois plus nombreuse que celle du XXe siècle, et les moyens de faire du mal étaient infiniment plus sophistiqués que précédemment. Le mal, ou le malheur si l’on ne croit pas à un mal intrinsèque à l’être humain, s’est ainsi répandu à grande échelle. Je m’excuse donc de ce chapitre très noir. Mais même les plus jeunes, ceux qui sont nés après 2050, ont entendu parler de ces terribles années sur la planète terre.
Je distinguerai quatre séries de catastrophes : économiques, militaires, climatiques, technologiques. Je les présenterai dans cet ordre car il y a une certaine chronologie entre elles ; pourtant, si l’ordre aurait pu être différent, ces catastrophes se seraient tout de même produites ; les situations étaient trop dégradées, les dangers trop importants. Un incendie peut commencer par telle ou telle étincelle, si le terrain est propice et foulé par des irresponsables, il se déclenchera de toute façon.
À partir de 2025, des orages d’une puissance jamais vue jusque-là se sont donc abattus sur le monde, qui les avait en bonne partie mérités. Je ne veux pas anticiper ici mes conclusions, pas dire si aujourd’hui, en 2100, on peut affirmer que cela fut une bonne chose, nous verrons cela en temps voulu. Pour l’heure, essayons de dégager ce qui fut marquant au cours des années 2025-2049.
Après rassemblement de toutes mes informations et réflexions, et en respectant la division en quatre chapitres de chaque partie que j’avais indiquée dans mon introduction générale, voici ce que je vous propose :
– chapitre 1 : L’effondrement économique ;
– chapitre 2 : Quand les tyrans appuient sur le bouton ;
– chapitre 3 : Les éléments déchaînés ;
– chapitre 4 : Les machines au pouvoir.
C’est parti. Habitants de 2100, voici l’enfer auquel vous avez échappé.
Chapitre 1 – L’effondrement économique
Début 2025, ceux qui auraient eu les moyens de corriger les erreurs les plus graves procrastinaient encore. J’écris « ceux qui auraient eu les moyens », car quand on est dans la survie (en raison d’une guerre, de la pauvreté, de la maladie), toutes les facultés sont tournées vers le court terme, pour éviter la mort, et c’est compréhensible. Mais les dirigeants et les populations du G20 (pour faire simple les 20 pays alors les plus puissants de la planète) étaient eux en capacité de modifier leurs comportements ; ils ont pourtant préféré pérenniser leurs habitudes. Je ne jette pas la pierre : peut-être est-il impossible pour les gouvernants comme pour les peuples de se séparer volontairement des biens matériels et des distractions dont ils ont pris l’habitude ?
Il me semble que c’est au niveau financier que l’on aurait pu éviter les dérives, donc les drames, notamment interdire et rendre impossibles les endettements. En permettant aux particuliers, aux entreprises, aux États d’emprunter toujours plus, et aux banques de prêter en conséquence (celles-ci savaient qu’en raison du « too big to fail » les États venaient à leur secours en cas de besoin), les pays déjà riches ont reporté sur les générations suivantes les charges du remboursement, vécu au-dessus de leurs moyens et aggravé des déséquilibres (épuisement de la terre, addiction à la consommation, abêtissement) qui ne pouvaient que se transformer en problèmes gravissimes. C’est bien connu : plus on recule le moment d’affronter une difficulté, plus celle-ci grossit et plus le combat est rude. Et quand la vague du tsunami est formée, on ne peut pas l’empêcher d’engloutir le rivage et le paysage.
En écrivant ce chapitre, je n’ai pu que constater la logique implacable des événements, qui auraient très bien pu être évités si on avait agi quand il était encore temps. Le plus incroyable est que beaucoup de gens ont souffert et sont morts à cause de l’argent, surabondant. Mais cet argent fut si mal utilisé entre 2000 et 2030 qu’il entraina des catastrophes.
1A – La chute de la France et l’effet domino
Les économistes, les politiques, et les papoteurs du samedi soir s’étaient souvent demandé, avant, à quoi ressemblerait le krach qui, cette fois, vu les sommes en jeu et la déconnexion totale de ces sommes avec les réalités matérielles, serait rien moins que phénoménal, et dramatique (en 2029, seules 4 % des transactions financières dans le monde concernaient des biens et des services). On se perdait en conjectures dans des articles contradictoires et des débats stériles, en finissant parfois par se convaincre, parce qu’il fallait bien conclure et trouver des raisons de se lever le lendemain, que finalement le pire n’adviendrait pas, autrement dit que la logique ne serait pas respectée. Et c’est vrai que ce moment fut tant de fois repoussé – on se remit des chocs pétroliers des années 1974-1979, on se remit de la bulle internet des années 2000, on se remit de la crise des subprimes et des dettes souveraines en 2007-2012, on se remit de la création de liquidités pour lutter contre la pandémie de covid-19 entre 2020 et 2022 – que l’on pouvait croire que la fête durerait encore un peu, au moins jusqu’à ma mort, et après moi le déluge !
Hélas. La fuite en avant a ses limites, et les mathématiques sont une science exacte, à la différence de l’économie, qui mériterait le titre de science inexacte, pour une raison simple selon moi : l’économie essaye de rationaliser des comportements avant tout guidés par l’émotion. Un bon économiste, si cela est possible, doit être au moins bon psychologue. Et ce qui advint en 2029 le prouve une fois de plus.
On dit que l’histoire ne se répète pas, et en effet le plus souvent elle ne se répète pas, même si quelques causalités demeurent, liées à la permanence des désirs humains à travers les siècles, donc à la psychologie de ces êtres humains. L’effondrement économique de 2029 n’est pourtant pas sans rappeler celui de 1929. On peut même dire qu’il en est la conséquence assez directe, pour deux raisons :
– c’est pour amortir les conséquences du krach de 1929, le fameux « jeudi noir » de Wall Street (ruine des épargnants, chômage de masse, antiparlementarisme, montée des fascismes), que l’on prit l’habitude de faire intervenir les États dans le jeu économique (mise en place de politiques de type keynésiennes, du nom de l’économiste John Maynard Keynes), tout en laissant toute latitude aux banques de continuer à financer des bulles spéculatives et aux particuliers de s’endetter encore. Entre 1929 et 2029, ce que j’appelle la conjugaison des endettements n’a cessé de se renforcer, dans une irresponsabilité générale entraînant la déconnexion complète des valeurs réelles et des circulations monétaires ;
– l’économie étant basée sur la confiance, la confiance dans les capacités du système à « tenir » ne cessa de faiblir au fur et à mesure que l’on approchait du mois d’octobre 2029. Les opérateurs amateurs et professionnels constataient la similitude des situations et anticipaient un effondrement, en bonne partie provoqué par leurs craintes, au demeurant justifiées. C’est parce qu’on redoutait l’arrivée de 2029, en raison des endettements fous et des souvenirs du siècle précédent, que 2029 se passa mal. Cette fois l’histoire résonnait, et l’écho fut assourdissant.
C’est assez logiquement la France qui s’effondra la première et entraîna le monde entier dans sa chute. La France n’était pas un pilier de l’économie mondiale, mais elle était tout de même un pan de mur porteur. Surtout, elle était un pays qui cumulait des données économiques explosives car tout à fait antinomiques : les dépenses sociales les plus fortes et le temps de travail le plus faible, des prélèvements obligatoires excessifs sur les classes moyennes et des niches fiscales encourageant la rente et la paresse, un déficit public abyssal et des effectifs exorbitants de fonctionnaires pour une productivité dérisoire, une consommation soutenue par l’argent public dilapidé dans des importations de produits étrangers, des savoir-faire perdus faute de réindustrialisation, une société dopée aux loisirs et aux vacances, des programmes scolaires inadaptés aux capacités et aux besoins des élèves.
Malgré ces paramètres alarmants, les Français parvinrent à soutenir étonnamment longtemps un train de vie bien au-dessus de leurs moyens, l’image du pays demeurant bonne aux yeux des investisseurs internationaux, alors même que ses fondations vacillaient. En 2024, la France crut encore qu’elle avait réussi à charmer le monde grâce aux Jeux Olympiques de Paris arrachés 7 ans plus tôt en se prostituant devant le C.I.O., et à sa cathédrale Notre-Dame pourtant bâtie elle 700 ans plus tôt, mais dont le toit avait dû être reconstruit après un incendie. L’argent facile apparu dans les années 1980, institutionnalisé dans les années 1990, devenu illimité dans les années 2000, couplé avec un assistanat incitant aux réclamations et à la déresponsabilisation, aboutit à une illusion générale et une gestion catastrophique des finances publiques.
Moyennant quoi les partenaires européens d’abord, excédés par cette France donneuse de leçons qui ne tenait pas un seul de ses engagements, finirent pas ne plus tenir compte de l’avis de Paris et même à mettre le pays au ban de l’Europe (la signature en 2028 de l’accord de coopération humaine et industrielle entre l’Allemagne, l’Italie et la Turquie marqua la marginalisation de la France par rapport à un centre de gravité européen dont elle était exclue, en raison de son arrogance et de son inconséquence).
Ce furent ensuite les grands groupes internationaux qui, lassés des incessants changements de cap gouvernementaux et des grèves à répétition, se désengagèrent de tout projet d’implantation durable, ou même temporaire, dans l’Hexagone. Le coup de grâce fut enfin donné par les investisseurs institutionnels (les fameux zinzins, autrement dit les marchés) qui, après moult alertes lancées notamment sous forme de notes dégradées des agences Moody’s, Fitch, Standard & Poor’s, refusèrent à la France sa perfusion mensuelle de milliards, à moins qu’elle accepte des taux d’intérêt qui, entre juillet 2027 et juillet 2029, augmentèrent de 150 % (de 2,5 à 6,25 %). Cela signifiait en gros : ou vous passez au pain et à l’eau dès maintenant, ou vous n’aurez ni pain ni eau dans 5 ans. La Banque Centrale Européenne baissa ses exigences comptables, déjà très lâches, pour permettre aux banques privées d’acheter des obligations bleu-blanc-rouge, mais cela ne changea pas la tendance : la dette française ne faisait plus recette, car on n’avait plus confiance dans la capacité de l’État à la rembourser, même à long terme.
La monnaie de la France étant l’euro, donc la même que celle de 26 autres pays, les économies étant très liées les unes aux autres, une panique s’empara des marchés, qui, par une irrationalité dont ils avaient le secret, se mirent à anticiper une insolvabilité non seulement de la France, mais aussi de l’Italie, du Japon et des États-Unis. Cette irrationalité était paradoxalement un sursaut de lucidité : on admettait enfin que les dettes publiques et privées de ces quatre pays avaient atteint de tels niveaux qu’elles ne pourraient jamais être remboursées. Ce qui apparaissait comme une évidence depuis au moins 20 ans était finalement pris en compte, alors qu’il n’y avait plus de solution.
Les banques centrales – la BCE européenne, la FED américaine, la Banque du Japon – furent alors placées devant un dilemme : ajouter encore des liquidités dans une économie mondiale qui en avait déjà beaucoup trop (l’argent des trafics, du tourisme et des paradis fiscaux le montrait assez), ou enfin cesser la fuite en avant. On pouvait aussi résumer le problème de la manière suivante : laisser les quatre pays incriminés revenir à la réalité, aussi brutale soit-elle, pour sauver le système qui globalement avait donné des résultats plutôt bons entre 1980 et 2020, ou alors continuer à garantir des emprunts qui prolongeraient les tendances suicidaires, ne seraient jamais remboursés, et n’empêcheraient peut-être pas l’effondrement en cours.
Les banques ne virent pas d’autres possibilités que d’arrêter les frais. Tout dès lors alla très vite. En France, le gouvernement à cours de ressources supprima 75 % des niches fiscales et 50 % des allocations sociales. Il ne renouvela aucun contrat de personnel travaillant dans l’administration (les collectivités locales furent invitées à faire de même sous peine de voir leurs dotations réduites de 50 % l’année suivante), il gela tous les indices, minimum vieillesse et salaire minimum y-compris. Dans un deuxième temps, car cela ne suffisait toujours pas, il supprima purement et simplement certains services publics, nous en parlerons dans notre troisième sous-chapitre.
Comme bien entendu une écrasante majorité de députés refusa ce remède, le gouvernement fut renversé par une motion de censure recueillant 89 % des voix. Mais en arguant d’une part de la possibilité d’agir par ordonnances (article 38 de la Constitution de la Ve République), d’autre part de son devoir de « gestion des affaires courantes », le gouvernement prit officiellement ces mesures. Toutes furent contestées devant le Conseil Constitutionnel, qui, à la fois respectueux du droit et lâche, les invalida. Elles furent cependant appliquées car… il n’y avait pas d’autres choix. Personne ne peut donner la pièce qu’il n’a pas dans sa poche.
Les bourses bien évidemment amplifièrent le mal. Au cours des mois d’octobre et novembre 2029, de gigantesques sommes d’argent furent retirées, déplacées, replacées. Cela entraîna dans un premier temps des chutes spectaculaires de valeurs : les actions Total, Airbus et LVMH chutèrent de 85 % en deux mois. Dans le même laps de temps, le CAC 40 chuta de 67 %, le Dow Jones de 54, le Nikkei de 72… Les obligations d’État françaises, italiennes, espagnoles, grecques, d’autres encore, ne trouvèrent pas preneurs, quels que soient les taux. Autrement dit, les États ne pouvaient plus se financer, ni à la Banque Centrale qui ne voulait pas augmenter la masse monétaire, ni sur les marchés qui ne prêtaient plus. Bien entendu, des petits malins, dont beaucoup travaillaient pour le compte d’institutions prestigieuses (les banques Société Générale, HSBC, Crédit Suisse, Goldman Sachs, les fonds souverains de plusieurs États, le gestionnaire d’actifs Blackrock) spéculèrent à la baisse des valeurs de groupes économiques, d’États, de fonds concurrents…
Très vite, les mouvements et les chutes furent tels que les cours furent suspendus, d’abord au Nasdaq de New York, puis ensuite dans toutes les bourses du monde. Car les chiffres tournaient si vite, montaient si haut et descendaient si bas qu’ils ne voulaient plus rien dire. Même le trading haute fréquence était inopérant, les ordres ne correspondaient plus à rien, le sens était perdu. D’autant que, je vais en parler juste après, les conséquences sociales et sociétales étaient terribles. Les premiers financiers shootés d’une balle dans la tête à la City de Londres, et le lendemain à Wall Street, filèrent les chocottes à toutes les chemises blanches de la planète. Les marchés, pourtant habitués à la violence et à l’irrationalité, étaient dépassés, engloutis par leur propre folie.
Comme il n’y avait plus d’argent pour acheter les produits qui sortaient des porte-containers partis de Shanghai, le commerce ralentit, des usines fermèrent en début de chaîne, des magasins en bout de chaîne. En 2030, le commerce mondial diminua de 28 % par rapport à 2029 (pour mémoire la chute n’avait été que de 5 % entre 2019 et 2020 au moment du covid). Le taux de chômage monta jusqu’à 35 % dans les pays de l’OCDE. Les entreprises comme les particuliers n’investirent plus, mais au contraire tapèrent dans leurs fonds propres, pour celles et ceux qui en avaient, et tant qu’il y en avait. Mais il n’y en avait plus beaucoup, voire plus du tout.
Une des conséquences les plus directes de cet effondrement fut le non paiement des salaires. Là, on ne pouvait pas plus concrètement sentir que le monde avait changé. Quand des centaines de milliers de salariés français, des centaines de millions dans le monde, du public et du privé, n’ont plus reçu leur salaire à la fin du mois, le réveil a été brutal pour ceux qui n’avaient jusque-là jamais connu la pauvreté. Les fonctionnaires n’en revenaient pas. Certes l’État garantissait qu’ils seraient payés, mais « dans les 6 mois, selon le rétablissement des capacités financières du Trésor Public ». Des gens qui n’avaient aucune idée de ce que c’était que « se serrer la ceinture » durent rogner sur leur budget sorties, shopping, et, crime de lèse-majesté en France, vacances. Ceux qui ne touchaient que le salaire minimum durent eux rogner sur leur nourriture. Le chiffre d’affaires de la loterie nationale et la consommation de tabac diminuèrent du même pourcentage entre 2029 et 2032 : 65 %. Ces drogués privés de leur dose étaient donc à point pour ajouter la violence à l’incivisme.
(sections B et C vendredi prochain : Le déchaînement de la violence sociale, L’explosion de l’hôpital et la fin de l’université)
vendredi 31 janvier 2025
Anaïs, Gabriel, les adultes et le monde
(environ 10 minutes de lecture)
Ils étaient dans la même classe de CM2 et ils rentraient de l’école. Ils étaient les seuls que leurs parents laissaient accomplir sans adulte le trajet école-domicile.
– On risque rien ! s’exclamait Anaïs quand on les interrogeait.
– Si on nous laisse pas nous débrouiller petit à petit, on n’apprendra jamais, ajoutait Gabriel.
C’était une des choses qu’Anaïs adorait chez Gabriel : il vous sortait une réflexion super intelligente à propos de n’importe quoi. Il avait 10 ans et il savait tout.
– Non mais c’est vrai, continuait-il, pourquoi ils surprotègent comme ça ?… C’est pas bon.
– Laisse, disait-elle en le tirant par la manche, et elle l’entrainait sur le boulevard.
Gabriel, lui, aimait tout d’Anaïs, absolument tout, même ses papiers de chewing-gum, la boue sur ses chaussures et la pluie dégoulinant sur sa capuche. Elle était extraordinaire, magnifique, au-delà, une princesse, une princesse que, miraculeusement, il était apparemment le seul à voir. Ce miracle ne durerait pas, il en était conscient ; dès l’année prochaine au collège, les garçons allaient se ruer dessus. Mais pour l’instant elle était là, avec lui, et elle semblait l’aimer presque autant qu’il l’aimait, ce qui était un autre miracle, très temporaire lui aussi. Il y avait trois sortes d’êtres humains : les adultes, les enfants et Anaïs.
Anaïs s’arrêta devant les étalages de la fleuriste, posa son nez sur différents bouquets, sortit même une tige pour l’amener jusqu’à elle tandis qu’elle se redressait. Qui ferait ça ? pensait Gabriel subjugué. Qui saurait faire ça avec autant de grâce et de naturel ? Elle mit la rose sous son nez à lui, ce qui le chatouilla, et elle éclata de rire en reposant la fleur.
Elle était déjà 3 mètres devant lui, regardant d’autres vitrines à droite, les voitures sur le boulevard à gauche, gesticulant comme si elle vérifiait l’élasticité de son corps. Anaïs pouvait vous faire une roue, et même un saut périlleux arrière, comme ça, d’un coup sur le trottoir, sans prévenir, pour elle ce n’était pas plus difficile que de mettre un pied devant l’autre. Une fois, elle avait oublié qu’elle avait son sac accroché aux épaules, et, alors que ses jambes s’élevaient dans les airs, le sac était tombé sur sa tête, et elle s’était retrouvée à plat dos sur le boulevard. Gabriel avait cru sa dernière heure arrivée, sa dernière heure à lui, mais sa respiration était repartie quand, au lieu de voir Anaïs morte ou en pleurs, il l’avait vue en train de rire de sa chute, les bras en croix sur le trottoir et regardant le ciel au-dessus d’elle, comme si elle était aussi forte que l’infini et capable de le maintenir à distance. Elle avait tendu le bras à Gabriel et il l’avait relevée, il avait même récupéré son sac, et il s’était dit qu’il n’y avait rien de mieux dans la vie que d’aider Anaïs, être son chevalier servant. Quand il avait vu et entendu deux mamies les regarder avec admiration et murmurer « C’est beau, la jeunesse », il était le plus heureux des garçons de 10 ans, tous pays et toutes époques confondues.
Ils arrivèrent au premier carrefour, ce qui inquiétait toujours un peu Gabriel, car Anaïs semblait penser qu’il suffisait qu’elle avance pour que les voitures s’arrêtent ; normal, c’était une princesse. Pour le rassurer, elle lui montrait le petit bonhomme vert sous le feu, ce à quoi il rétorquait :
– Tu ne peux pas faire confiance aux feux ; tu dois aussi vérifier qu’il n’y a pas de voiture qui arrive à toute vitesse.
Elle entendait, ou pas, et slalomait entre les voitures comme si elle volait, Gabriel suivant assez lourdement quelques mètres derrière. Quelquefois elle s’arrêtait avant même d’être remontée sur le trottoir, et il devait la pousser tandis que les véhicules redémarraient. Elle s’arrêtait pour lui poser des questions, parce qu’elle aimait les réponses de Gabriel, qui, disait-elle, lui agrandissaient le cerveau.
– Eh, pourquoi Mme Cottier a dit qu’on devait faire des efforts pour le climat ? C’est quand même pas de ma faute s’il pleut, ou s’il pleut pas !
– Ça va t’étonner, mais elle n’a pas tout à fait tort.
– Explique.
– Tu sais combien on est d’habitants sur la terre ?
– 1 milliard ?
– 8. On est 8 milliards.
– Bon, d’accord, on est 8 milliards. Et ben justement : qu’est-ce que moi toute seule Anaïs je peux faire ?
– Si toi toute seule tu gaspilles moins d’eau, si toi toute seule tu jettes pas tes papiers par terre, si toi toute seule quand tu seras grande tu rejettes moins de gaz avec ta voiture ou ton chauffage, ça ne changera pas grand-chose, on est d’accord. Mais est-ce que tu es d’accord pour dire que si tous les habitants de la planète font un effort, les 8 milliards, ça changera quelque chose ?
– Ah ben là oui !
– Et est-ce que tu es d’accord pour dire que tu fais partie des 8 milliards ? Et donc que tu dois faire ta part toi aussi, sans quoi on n’y arrivera jamais ?
Anaïs s’arrêta de nouveau, se tourna et Gabriel lui rentra dedans :
– Tu m’as eue, là ! dit-elle en plantant son index sur son thorax.
– La maîtresse nous a invités à être responsables. Tu connais le mot ?
– Oui, mais moi je veux être libre ! Libre, libre, libre !
Et disant ceci elle sautait, tournait autour de lui, étendait ses bras et elle décollait de terre. Gabriel subjugué la regardait bouche bée. Il attendit qu’elle soit un peu calmée pour continuer son raisonnement :
– Si tu es libre sans être responsable, tu ne seras pas libre très longtemps et tu seras malheureuse.
– Et pourquoi ?
– Je vais te donner un exemple.
– J’adore tes exemples !
– Écoute. Si les gens en voiture conduisent en toute liberté, s’ils ne respectent ni les feux rouges ni les limitations de vitesse parce qu’ils veulent être libres, tu imagines le nombre d’accidents et de morts qu’il y aurait ?
– Je crois que je comprends, fit Anaïs en grimaçant et hochant la tête. Mais on peut quand même être un peu libres ?
– Bien sûr, et même on doit tout faire pour l’être. Si tu respectes le Code de la route et si tu fais attention à l’environnement autour de toi, ça ne gênera pas ta liberté, au contraire, ça permettra qu’elle dure plus longtemps et que plus de gens en profitent.
– D’accord.
Ils longeaient maintenant la place du théâtre, avec la grande halle au fond, qui servait pour le marché, les concerts et les rassemblements.
– La dernière fois que j’ai vu mon père, c’était ici, lâcha tout-à-trac Anaïs.
– Y’a longtemps ?
– Oh oui.
– Il parle plus à ta mère ?
– Il a une autre famille.
– Et il veut pas mélanger les deux ?
– Faut croire que non.
– Ça te rend triste ?
– Un peu. Surtout pendant les vacances. J’aime pas les vacances. On fait rien. Ma mère bosse et elle a pas de sous.
– J’aime pas les vacances non plus. Mais chez moi c’est le contraire, c’est tout mélangé.
– T’es une semaine chez ta mère une semaine chez ton père, je sais. Je préfère quand t’es chez ton père, comme ça on rentre ensemble vu qu’on est voisins.
– Oui, ça c’est bien. Mais ma mère vit maintenant avec un monsieur qui a un fils et une fille, et mon père vit avec une femme qui a deux fils.
– Tu les aimes pas ?
– Moyen.
– Et ton frère ?
– Ça va.
– Moi, mon frère il est en train de devenir voyou. Il fait que des conneries.
– Il a quel âge ?
– 15.
Ils étaient d’humeur plus sombre quand ils arrivèrent à la rue qui allait vers le fleuve. Mais Anaïs se mit à jouer au foot avec une canette de coca, et oublia vite son père inexistant, sa mère pauvre et son frère voyou. Elle conduisit son ballon de fer sur une dizaine de mètres puis shoota comme si elle arrivait devant le but. La cannette fut si bien propulsée qu’elle partit avec une bonne puissance, légèrement sur la gauche, et quitta donc le trottoir pour atteindre la chaussée où elle tapa contre la portière avant-droite d’une voiture, qui pila aussitôt. Un homme en descendit, qui se précipita devant eux. Un peu étonné peut-être par l’âge de ceux qu’il devait considérer comme des agresseurs, il sembla renoncer à utiliser les poings mais vociféra avec des mots et des mains fort proches des visages enfantins :
– Vous êtes inconscients ou quoi ?! Mais qu’est-ce que vous avez dans la tête ?! Vous auriez pu tuer quelqu’un !
Le cerveau rationnel de Gabriel vit tout de suite que celui de son interlocuteur ne l’était pas.
– Excusez-moi, dit-il. J’ai mal visé. Mais je n’aurais pas dû tirer dans cette canette c’est sûr.
– Non, c’est sûr, réfléchis un peu !
Anaïs se tortillait et se fermait carrément la bouche avec les mains pour se retenir de disculper Gabriel et dire à cet imbécile d’automobiliste qu’il était ridicule de se mettre dans cet état pour une malheureuse cannette qui avait vaguement touché sa bagnole. Alors qu’un bouchon se formait derrière la voiture arrêtée, le type passa une main sur sa portière avant droite :
– T’as de la chance qu’il n’y ait pas d’éraflure, sinon il aurait fallu appeler tes parents ! asséna-t-il en menaçant le garçon.
– Je m’excuse, répéta Gabriel. Pardon. Au revoir Monsieur.
Et les enfants continuèrent leur chemin, tandis que l’adulte remontait enfin dans sa voiture, non sans avoir envoyé du bras se faire foutre celles et ceux qui subissaient sa bêtise. Crétin jusqu’au bout, il ne put s’empêcher de faire crisser ses pneus, et c’est beaucoup trop vite qu’il déblaya la rue.
– Non mais quel con ! s’exclama Anaïs.
– Un conducteur, ajouta Gabriel en haussant les épaules.
Anaïs le saisit par le poignet.
– Eh ! T fou, toi ?!
– Quoi ?
– Tu t’es accusé et c’était pas toi !
– Qu’est-ce que ça change ?
Anaïs le tira sur le côté du trottoir pour l’obliger à t’arrêter.
– Non mais Gab : personne aurait fait ça. Personne ! Prendre exprès à la place de quelqu’un d’autre…
– C’est rien. Allez, viens.
– Attends.
Anaïs mit ses deux mains sur les épaules de Gabriel – ils avaient la même taille –, avança son visage et posa ses lèvres sur la joue droite de son héros. Celui-ci resta interdit un moment, et comprit aussitôt la chance qu’il avait eue que la canette touche la voiture d’un imbécile. Tandis qu’il restait groggy par ce baiser, Anaïs avait repris sa route, en courant cette fois, comme si elle voulait être la première à arriver au pont.
Quand elle y fut, elle fit ni une ni deux, posa d’abord les deux mains sur la rambarde, et d’une légère pression, se donna l’élan qu’il fallait pour amener ensuite les pieds sur la rambarde. Elle se redressa et se mit à marcher comme un funambule sur le parapet du pont, en écartant les bras pour garder son équilibre. Gabriel 10 mètres derrière crut encore une fois que son cœur allait s’arrêter ; cette fille allait le tuer pour de bon. Elle ne lui avait encore jamais fait ça. Elle était folle, totalement inconsciente. Comme pourrait-elle un jour être responsable ? Les voitures ralentissaient pour la regarder, certains automobilistes ouvraient leur fenêtre pour crier : « Descends, tu vas tomber ». Elle s’en fichait et mettait un pied devant l’autre, comme si c’était très facile. Avec la lumière orangée du soleil qui baissait à l’ouest – on était un 31 janvier –, Gabriel voyait Anaïs en contre-jour, et c’était comme si une silhouette gracieuse au possible, plus haute que les voitures, marchait au-dessus de l’eau avec les collines en fond, collines qu’elle pouvait traverser d’un claquement de doigt si ça lui chantait. C’était une fée, une magicienne, un être extraordinaire, et Gabriel frissonna en pensant qu’un jour il risquait d’être privé d’elle, il ne savait pas comment il allait pouvoir vivre si Anaïs n’était plus là pour donner le merveilleux qui manquait à sa vie si terne.
Elle sauta au bout du pont et l’attendit, effectuant quelques flexions et grands écarts, comme pour continuer à se chauffer les muscles.
– T’es folle, lui dit-il en arrivant à son niveau.
– T’as eu peur ?
– Oui.
– Ah ah ! Je suis contente !
– Tu te rends compte du risque que tu prends ?
– Y’a pas de risque. Si je sens que je perds l’équilibre, je saute sur le trottoir !
– Et si ton pied glisse du côté du vide ? Ton poids t’entraînera et tu ne pourras pas te rattraper.
– Mais si. Et puis c’est pas toi qui disais qu’il ne fallait pas surprotéger les enfants ?
– Ça ne veut pas dire leur laisser faire n’importe quoi. Responsable, tu te souviens ?
– Et libre ! Libre !
– Les deux.
Elle coupa court à la discussion en lui prenant la main, et il fut obligé de courir derrière elle, son sac de classe trop lourd et mal ficelé tapant sur son dos, tandis que celui d’Anaïs était imperceptible, comme un vêtement collé à la peau qui lui allait parfaitement. Ils descendirent sur le chemin qui avait été aménagé le long du fleuve, qu’ils allaient emprunter sur 400 mètres environ, et qu’ils quitteraient pour remonter sur l’avenue qui partait vers l’Est où ils habitaient tous les deux.
Anaïs attrapa un cailloux plat – alors qu’il n’y avait pas de cailloux ici, encore moins des plats ! – et le lança comme il se devait pour qu’il réalise un magnifique ricochet qui créa des étincelles scintillantes à la surface de l’eau.
Elle demanda soudain :
– T’es pas pressé d’avoir un portable, toi ?
– Bof… Pourquoi faire ?
– Ben là on aurait pu faire une photo par exemple !
– Est-ce qu’on a besoin d’une photo ? Tu as fait ton ricochet, je l’ai vu, sur le pont pareil. Ce qui compte c’est de faire ou de vivre quelque chose, pas de le stocker dans un téléphone.
Encore le cerveau de Gabriel, se dit Anaïs. Chaque fois il me montre les choses d’une manière à laquelle je n’avais pas pensé.
– Et tout ce qu’on peut voir ? On peut trouver tout ce qu’on veut avec un téléphone !
– T’es sûre que t’as envie de tout voir ?
– Ben oui ! Pas toi ?
– Je crois qu’il y a des choses que j’ai pas trop envie de découvrir.
– Comme quoi ?
– Les guerres. Les gens méchants. Ou bêtes. Et les gens tout nus.
– Les gens tout nus ?! Tu veux dire qui font golo-golo ?
– Euh, oui.
– T’es pas obligé de regarder ça.
– C’est vrai.
Les voitures roulaient au-dessus d’eux, et ils croisaient ou doublaient des piétons qui se promenaient à la tombée du soir.
– Tu sais, si nos parents avaient pas fait golo-golo on serait pas là, reprit Anaïs.
– Parle pas de ça, c’est dégoûtant.
– C’est pas dégoûtant !
– Pour moi, si. Quand on aime quelqu’un on lui fait pas ça.
– Mais c’est le contraire !
– Moi je pourrais jamais te faire ça. Parce que…
Gabriel ne put achever sa phrase. Anaïs s’arrêta, se retourna, et le regarda par en dessous avec un sourire en coin :
– Parce que quoi ?
– Arrête.
– Parce que quoi ?!
– Arrête je te dis !
Elle repartit en sautillant, elle avait l’air contente.
Ils passèrent cette fois sous un pont, moins large que le précédent.
– Dis, à ton avis, reprit Anaïs, je ferai quel métier quand je serai grande ?
– Tu crois pas plutôt que c’est à toi de choisir ?
– Mais je sais pas ! J’ai aucune idée. Je me disais coiffeuse peut-être…
– C’est que tu connais pas encore tous les métiers qui existent. Tu commenceras à y penser au collège, ou au lycée.
– De toute façon je m’en fiche !
– Non, tu dois pas t’en fiche. C’est important. Il faut faire des études.
– Des études ?
– Un métier, ça tombe pas du ciel.
– Mais c’est horrible ! Faut que je trouve un mari riche, alors. Comme ça je serai pas obligée de travailler.
– On ne travaille pas que pour l’argent.
– Ah bon ?
– On travaille pour ne pas s’ennuyer, pour rencontrer des gens, pour apporter ce qu’on sait faire. Et pour être libre, comme tu le souhaites.
Du Gabriel tout craché. Où est-ce qu’il allait chercher tout ça ?
– Toi, tu seras astronaute !
– Astronaute ? Et pourquoi ?
– Parce qu’il faut être très intelligent, et un peu dans la lune.
– Et ça sert à quoi un astronaute ?
– Ça sert que tu pourras nous transporter vers les nouvelles planètes où on va habiter.
– Tu crois qu’on habitera sur des autres planètes ?
– Rappelle-toi ce qu’a dit Mme Cottier.
– Elle a dit que des Américains croyaient que la terre ne pourrait bientôt plus nourrir tout le monde, surtout si on vit vieux, et que dans ce cas vivre dans l’espace pourrait être une solution. Mais c’est pas pour tout de suite. On sera morts avant.
– Mais moi je vais pas mourir !
Gabriel regarda sa princesse, et il se dit qu’en effet elle était bien capable de ne jamais mourir. Mais lui, comment allait-il pouvoir la garder ? Pourquoi avait-il si peur de la perdre ? Il enrageait de ne pas être plus insouciant.
Ils prirent la rampe de terre pour rejoindre l’avenue et le niveau des voitures. Il n’y avait pas encore trop de monde, mais déjà les premiers employés de bureau quittaient la ville pour rejoindre la périphérie.
Ils arrivèrent à la petite maison de Gabriel, coincée entre une station service et un supermarché.
– Tu m’invites ?
– Aujourd’hui je peux pas, tu sais bien. Y’a du monde…
– On s’en fiche.
– Mon père voudra pas.
– Tu vas faire quoi, là ?
– Ben, mes devoirs. Toi aussi j’espère…
– Oh ça m’étonnerait.
– Eh ?
Gabriel avait attrapé le bas du blouson d’Anaïs.
– Quoi ? demanda-t-elle.
– Fais attention. Ne fais pas n’importe quoi.
– T’inquiète.
– La vie, c’est pas une partie de rigolade.
– Oh je sais bien. Je rigole pas toujours, tu sais !
– Je voudrais pas qu’il t’arrive quelque chose. Je crois que je pourrais pas le supporter.
– C’est gentil.
– C’est vrai.
Elle exécuta encore quelques sauts et mouvements, circulaires, comme une parade pour lui dire au revoir.
– Fais attention en traversant.
– Le petit bonhomme vert…
– Le petit bonhomme vert, mais tu vérifies quand même que les voitures sont arrêtées.
– Oui, chef.
Elle fit un vague salut militaire et s’en fut ; comme par miracle le bonhomme était vert et les voitures s’étaient arrêtées. En montant les quelques marches qui menaient à la porte d’entrée de chez lui sans la perdre des yeux, Gabriel se demanda jusqu’à quand Anaïs arriverait à modeler le monde à sa guise.
vendredi 24 janvier 2025
Bill, Barack et W au Capitole
(environ 10 minutes de lecture)
– Holly shit !
– Incredible !
– He did it…
Dans cette rotonde du Capitole de Washington, lundi 20 janvier 2025, le 47e Président des États-Unis, qui fut aussi le 45e, venait de prêter serment, répétant les phrases énoncées par le Président de la Cour Suprême, Brett Kavanaugh.
– Eh, vous avez vu, guys ? chuchota Barack en poussant du coude ses deux comparses. Il a bien levé la main droite, mais il n’a pas posé la main gauche sur les deux bibles tenues par sa femme !
– Les Évangélistes ne vont pas être contents… rigola Bill.
– D’autant, renchérit W, qu’il vient de faire imprimer son propre livre, Bible God Bless The USA, qu’il vend pour pas moins de 60 $ !
– Ce type ne peut pas s’empêcher de mettre de l’argent partout…
– Parce qu’il en a.
– Oui, le mythe est total. Ce mec aurait été incapable de monter la moindre petite entreprise s’il était parti de rien. Il a vaguement fait fructifier les millions de son père.
– Il aurait dû être viré dix fois…
– You’re fired, son of a bitch !
– W, on ne dit pas fils de pute, on dit Président.
– Sorry.
Ils applaudirent parce que les autres applaudissaient. On était mieux que dehors, mais il ne faisait pas très chaud quand même, sous l’immense dôme circulaire, éclairé par le cercle des 36 fenêtres qui agrémentaient la coursive sur les hauteurs à la base de la coupole. Ce qui réchauffait un peu l’atmosphère minérale du lieu était les immenses tableaux habillant les murs, peintures évocatrices et pas si moches des grandes heures de la construction des United States.
– Dis Bill, tu m’embarrasses, confia Barack : Hillary est venue, alors que ce vieux salaud lui en a fait voir de toutes les couleurs pendant la campagne de 2016. Respect à elle. Mais moi je n’ai pas pu convaincre Michelle, rien à faire. Elle répète : « Donald Trump président des États-Unis d’Amérique, pour la 2e fois, non vraiment, il y a quelque chose qui ne va pas ». Elle est limite traumatisée.
– Tu la tiens pas, Mec, rétorqua Bill, je te l’ai dit !… Les féministes c’est comme les autres, ça se mate !
– Eh, pouffa W, si on vous entendait les mecs ! Deux anciens présidents démocrates… Ah je regrette de pas avoir allumé l’enregistreur de mon phone ! J’aurais eu de quoi faire du buzz.
– Tu as raison, W, il est désormais impossible de plaisanter. Les gens – pardon les réseaux – ne comprennent pas le second degré. Chaque mot peut-être transformé en arme contre celui qui les a prononcés dans un contexte et avec une intention bien précise. C’est peut-être ça, l’ère Trump : la bêtise et la méchanceté partout.
– Donald en est à la fois la cause et le symptôme.
– Exactly.
L’assistance semblait s’impatienter. Il y avait un léger flottement.
– J’espère qu’on va pas encore se payer un chanteur.
– T’as pas aimé le ténor ?
– A cappella j’ai du mal.
– C’est vrai que même Carrie Underwood, que j’adore, sans guitare violon et banjo, c’était pas vraiment ça.
– Je me demande si elle chantait pas faux.
– Ça l’empêche pas d’être gaulée, la petite. Oh putain de Dieu…
– Bill, Dieu je sais pas, mais George te regarde.
Ils levèrent un instant les yeux vers la statue de George Washington, à l’entrée de la rotonde. Bill se signa.
W reprit :
– Moi question musique, ce qui m’étonne, c’est qu’il ait invité à l’Arena, devant les 20 000 gogols qui l’acclament, et souvent diffusé leur chanson lors de ses meetings, les Village People. Quand même : Y.M.C.A., c’est un hymne gay !
– Tu crois quand même pas qu’il écoute les paroles ?
– Et qu’il les comprend ?!
– C’est vrai, pardon. Tiens, sur le sujet orientation sexuelle, je vous donne un scoop : il annoncera dans son discours une grande nouvelle : il n’y a que deux sexes. Le masculin et le féminin.
Barack ne put s’empêcher d’éclater de rire, ce qui lui valut quelques regards hostiles.
– Et comment tu sais ce qu’il va déclarer ?
– On a été président ou on l’a pas été ? Tu vas pas me dire que t’as pas tes informateurs toi aussi…
– Si ça se trouve on a les mêmes…
– Tous des traîtres.
Le discours eut lieu – le plus long depuis celui d’Herbert Hoover en 1929 – et ils durent se le taper. La lutte contre « l’establishment radical et corrompu » et la création du Département de l’Efficacité Gouvernementale – « S’il n’y avait pas ce salaud de Musk derrière ça, je lui donnerai pas tout à fait tort sur ce coup-là » –, l'expulsion des immigrants en situation irrégulière – « Au moins il nous fait plus chier avec son mur » –, la fin du Green New Deal et l’accent mis sur l’extraction pétrolière – « Drill, baby drill, non mais on rêve ! » –, la taxation des produits étrangers – « Au lieu de taxer nos citoyens pour enrichir d’autres pays, nous taxerons les pays étrangers pour enrichir nos citoyens » – les mythes américains de la frontière et de la conquête, « la révolution du bon sens »…
Il fallut encore applaudir.
– Donald n’a pas été trop décousu pour une fois.
– Ça avait même un certain souffle…
– Il n’a pas quitté le prompteur des yeux.
– Il sait lire ?
– Il a trouvé le moyen de remercier les communautés noires et hispaniques, et de glorifier le « Martin Luther King Day »… Lui !
– Il a osé se présenter comme « un faiseur de paix et un unificateur ».
– Et il veut se payer le Panama, le Canada et le Groenland !
– N’oubliez pas qu’il a « été sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique ».
Il y eut un mouvement, et la foule se replia à l’intérieur. W reprit la main de Laura et Bill le bras d’Hillary, tandis que Barack saluait quelques huiles. Protocole et sécurité obligent, ils se retrouvèrent encore tous les 3 devant le buffet, celui-là même où Forrest Gump avalait 15 Dr Pepper d’affilée et déclarait en arrivant devant le Président Kennedy qu’il avait envie de pisser.
– Bon, voilà, il l’est de nouveau, reprit W en levant son verre d’eau gazeuse à destination de Donald Trump dont il ne voyait que le dos à l’autre bout de la salle.
– Dieu sait où ce malade va nous emmener… concéda Bill en tendant sa coupe.
– Je n’ai pas oublié, W, dit Barack en plaçant une main sur l’épaule de son prédécesseur à la Maison Blanche, ta prise de position après l’assaut du Capitole et la contestation de la victoire de Joe en 2020. Parler de « spectacle écœurant » et de « république bananière », venant d’un Républicain comme toi, c’était courageux.
– Ce bon vieux Jimmy était encore avec nous à l’époque.
– Rest in Peace, cher planteur de cacahuètes.
– J’ai peur, mes amis, que nous ayons de nouveau à défendre la démocratie au cours des quatre années qui s’annoncent.
– Sûr. Joe sera là aussi. Où est-il, d’ailleurs ?
Ils cherchèrent du regard le président sur le départ, qui, selon la tradition, allait être emmené en hélicoptère une dernière fois depuis la pelouse de la Maison Blanche.
– Il n’a pas démérité.
– Il a même fait un super boulot. C’est l’inflation qui l’a perdu, et deux ou trois conneries woke, mais il a donné les bonnes directions, à l’intérieur comme à l’extérieur.
– Je regrette le retrait d’Afghanistan, affirma W. Il fallait bien en partir un jour, mais c’était trop tôt, pas assez préparé. On avait fait le meilleur boulot possible entre 2002 et 2020 – je pense que toutes les femmes afghanes en témoigneraient –, et c’est de nouveau l’obscurantisme le plus complet. Quelle tristesse…
– Ce sont aussi ses problèmes moteurs et cognitifs qui ont limité Joe. C’est déjà beau qu’il ait pu faire un mandat ; deux c’était impossible.
– On ne maîtrise pas tout…
– Presque rien.
Ils regardèrent un moment la foule, souriant sans relâche, car on les saluait à tout va, sans pour autant oser les approcher. Ils aperçurent Javier Milei, « el loco » qui était en train de réaliser un miracle économique et social en Argentine, la petite Italienne Georgia Meloni « qui n’est pas plus fasciste que je suis évangéliste » précisa Bill, Jeff Bezos – « Amazon comme asshole » –, et cet enculé de Zuckerberg, un méta-salopard celui-là, toujours à jouer les innocents, alors qu’il était le premier créateur du chaos.
– Il faudra que ces mecs rendent des comptes, un jour, lâcha Barack. Musk et Zuckerberg détruisent la société en toute impunité ; ce n’est plus possible.
– Dream, baby, dream…
Ils furent interrompus par diverses personnes et durent revenir à des propos plus officiels. Mais ils se retrouvèrent une dernière fois tous les 3, comme si la fonction suprême qu’ils avaient occupée, chacun deux fois de suite, les soudaient inexorablement.
– Toi W, si tu avais un regret au cours de tes deux mandats, ce serait lequel ? L’Irak ?
Les yeux du Texan s’immobilisèrent un instant, puis il répondit avec calme :
– Les horreurs que nous avons découvertes et subies en Irak, bien sûr que je les regrette. Mais je ne regrette pas l’intervention. Il fallait y aller. Rappelez-vous le contexte. Après le 11 septembre, les États-Unis devaient reprendre l’initiative. Certes, on traquait Ben Laden, on était en Afghanistan, mais ça ne suffisait pas. Si on ne faisait rien, d’une part c’est l’islamisme qui s’imposait, d’autre part on laissait la voie libre aux Russes et aux Chinois. En prouvant que les États-Unis pouvaient encore agir pour défendre la liberté, on montrait aux Arabes, aux Russes et aux Chinois qu’on était encore vivants et qu’ils ne détruiraient pas de sitôt nos valeurs et notre système d’échanges basé sur la liberté et la réciprocité. Cela n’a pas été sans douleurs, mais j’ai prolongé le système économique et politique mondial garantissant la paix et la prospérité de presque 10 années.
Un ange passa, qui s’en alla jusqu’aux mânes d’Abraham Lincoln, assis sur son fauteuil de pierre blanche avec ses jambes immenses à l’autre bout du National Mall.
– Toi, Bill ?
– Oh, je sais ce que vous avez en tête, bande de vieux cochons ! La pipe de Monika, ok. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Pour ce genre de trucs, il ne faut pas se faire prendre. Et je me suis fait prendre. J’ai pu m’en sortir parce que c’était avant les réseaux sociaux, avant l’hystérie généralisée. Aujourd’hui…
– Hillary a été très bien.
– C’est vrai. Mais ne crois pas que c’est une sainte de son côté…
– Oh ? Elle aussi ?
– Qu’est-ce que tu crois ? On est des êtres humains, tout simplement. Et quand on a tant de pouvoirs, tant de sollicitations, que t’as des journées de 15 heures de travail, par moment tu cèdes au désir. Un désir bien innocent, qui ne regarde que deux personnes consentantes. C’est incroyable qu’on ne reconnaisse pas ça.
– À côté de JFK, on est tous des enfants de chœur…
Barack refusa la seconde coupe qu’on lui proposait et déclara :
– Eh ben moi les gars, je n’ai rien à me reprocher…
– Même pas la non intervention en Syrie après l’usage des bombes chimiques par Assad ?
– On me l’aurait reprochée si je l’avais lancée…
– C’est vrai.
– Non, mon problème, c’est justement ça : j’ai pas été mauvais, mais j’ai pas été bon. J’ai été le premier nègre président, et je n’ai rien fait d’extraordinaire. Même la réforme du système de santé, je n’y suis pas arrivé. Et je n’ai pas amélioré la situation des Noirs et des Hispaniques en difficultés. Mon bilan est quasi nul. N’est pas Nelson Mandela qui veut…
– Ne sois pas si dur avec toi, Man. Tu as marqué ton époque. Et toi aussi tu as stabilisé les choses. Souvent, on est jugé à ce qu’on fait. Mais ce qui est le plus dur, ce pour quoi on devrait nous féliciter, c’est précisément quand il ne se passe pas grand-chose, quand les gens peuvent continuer à vivre et à travailler comme bon leur semble. Empêcher la guerre, civile et extérieure, maintenir le système économique et social en état de marche, c’est ça le boulot principal d’un président. Ni plus ni moins.
– Il est aussi là pour donner des impulsions, des directions…
– Oui, et il le fait, nous le faisons. Mais on ne peut pas, on ne doit pas, agir à la place des entreprises et de la société civile. Les individus doivent prendre leurs responsabilités.
Ils avaient adopté un ton plus grave. À ce moment-là, Donald Trump se tourna, les vit et pointa un doigt sur eux avec un sourire goguenard.
– Où va nous emmener ce trou du cul ? se demanda W à son tour.
Leurs regards se portèrent alors sur Melania, sculpturale dans son manteau bleu marine et son foulard blanc, yeux cachés par un chapeau à large bord, et Ivanka, en tailleur vert elle, un béret de côté sur la tête laissant voir à l’arrière ses cheveux ramenés dans un chignon style années 30. Le corps, le visage et la peau de ces femmes étaient exceptionnels.
– Il y a une chose, et même deux, qu’on ne peut pas reprocher à Donald, et qu’on peut même légitiment lui envier, répondit Bill. Son épouse et sa fille. Ces deux gonzesses sont rien moins que les plus belles femmes du monde. Merde alors ! Avec la gueule qu’il a, con comme il est, ce fils de pute a décroché deux fois le summum de la beauté en ce bas monde ! Ça énerve, quand même…
– Money, man, money…
– La money ne te fait ni une taille, ni des yeux, ni une bouche, ni des seins !
– Un peu quand même, si.
– N’empêche, ils ont raté leur baiser tout à l’heure, Mélania et lui. Il est pas arrivé à la toucher ! Le chapeau, peut-être…
À cet instant, ils virent le nouveau président se dégager un peu comme s’il voulait parler et demander un micro.
– Mon Dieu, il ne pas pas refaire un speech ?…
– Mégalo quand tu nous tiens…
– Il est temps qu’on se tire.
Ils s’accoladèrent.
– Porte-toi bien, W.
– Tant que je pourrais encore profiter d’un coucher de soleil au Texas, je n’irai pas trop mal. Salut Bill.
– Moi, tant que je pourrai me promener le long des berges de l’Arkansas à Little Rock, je ne me plaindrai pas. Salut Barack.
– Je retourne à Chicago. Je crois que je n’ai pas encore fini mon travail pour les jeunes de North Lawndale.
– N’en fais pas trop, mec. À l’impossible nul n’est tenu.
– Rappelle-toi ce que vient de dire le président : « En Amérique, l’impossible, c’est ce que nous faisons le mieux ».
– Je préfère Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».
– God bless America.
– God bless you.
Et ils s’éclipsèrent juste au moment où le nouveau président commençait ses élucubrations.
vendredi 17 janvier 2025
Le bateau ivre… de l'Éducation Nationale
(environ 18 minutes de lecture)
Ce fut une expérience bouleversante. Une plongée dans l’absurde, le constat d’un gâchis, l’évidence d’une inadéquation. Cet espace-temps où se mêlèrent le comique et le pathétique, le difficilement faisable et l’impossible, était un lycée.
J’y étais entré dans le cadre d’un remplacement que j’avais accepté, afin de réduire le nombre de mes déplacements professionnels. Me rendre au travail tous les jours au même endroit me paraissait un bon moyen de souffler un peu. Le rectorat me sollicita d’abord pour 10 jours, qui furent prolongés de 20 jours supplémentaires, le prof malade que je remplaçais n’ayant pas repris son service, qui comprenait, en français, 2 classes de Secondes et 2 classes de Premières. Dès la rentrée d’après les vacances solaires, on me proposa d’autres remplacements, que je dus décliner, pour des raisons de santé. Peut-être aussi à cause des considérations ci-dessous.
Un combat déséquilibré
Le lycée, je connaissais un peu. J’avais été élève comme tout le monde, j’avais été parent d’élèves, j’avais été invité en cours d’histoire et de français après la publication de certains de mes livres, j’avais animé des ateliers d’écriture pour une classe. Mon père avait été professeur en lycée, et quelques ami.e.s enseignant.e.s me faisaient part de leurs joies et de leurs peines professionnelles. J’étais moi-même devenu prof, à 50 ans (j’en ai 59), j’avais donné des cours de culture générale dans des masters de droit public et une école d’ingénieurs, je continuais à en donner dans une prépa sciences-po.
L’enseignement me plaisait, surtout il me paraissait important. Plus que jamais. S’il y avait encore un moyen de conserver une humanité, je veux dire des individus avec un cœur et un cerveau, contrebalançant ceux qui avaient déjà basculé dans ce que j’appelle la post-humanité, c’était là que ça se jouait, dans les salles de classes au sein desquelles s’escrimaient des professeur.e.s, qui exerçaient le métier le plus important, et désormais un des plus difficiles du monde.
J’avais été frappé par le livre et le film de François Bégaudeau, Entre les murs, qui montrait avec talent l’énergie phénoménale qu’il fallait pour « tenir » une classe, pas seulement pour intéresser les élèves, mais surtout pour obtenir le silence et la concentration. Ces cours m’avaient fait l’effet d’un combat de boxe, mais un combat dans lequel un des deux protagonistes, le prof, n’a pas le droit de donner le moindre coup. Son seul objectif est d’encaisser sans tomber, d’esquiver, de relancer. Alors les élèves cognent, contre le prof, cognent, contre la matière ou le sujet, cognent, contre le fait de se retrouver en position d’élève. Et chaque heure de nouveaux élèves arrivent, nerveux, susceptibles, moitié lymphatiques moitié hyperactifs.
Bégaudeau, c’était en 2006, donc avant l’addiction aux écrans. Quand moi j’avais été ado, vingt-cinq ans plus tôt, c’était déjà difficile. Alors en 2025, avec toutes les saletés que leur envoyaient TikTok et des influenceurs nuisibles à longueur de journées via leurs écrans contaminés, enseigner, c’était quasi mission impossible.
Car un autre combat se jouait là : entre l’homme et la machine. Entre l’imperfection du prof et la puissance de l’algorithme, entre la recherche des mots et la déferlante des vidéos, entre l’âpre construction de la discussion et la facilité de consultation du smartphone. Le cerveau étant par nature paresseux, ces ados inclinaient tous vers la machine, reléguant l’enseignant à un bruit de fond, un passage obligé, le plus souvent supportable, sauf si on avait la loose et qu’on tombait sur un psychorigide. De toute façon, un prof ne faisait pas le poids et n’avait pas le moindre intérêt aux yeux des drogués aux smartphones.
J’entends déjà ceux qui rétorqueront : « Mais un cours n’est pas un combat, il ne faut pas le voir comme ça ». Ah ah ! Ceux-là confondent éthiques de conviction et de responsabilité, conditionnel et indicatif. Il ne devrait pas être un combat ; mais il l’est. C’est un combat pour faire gagner l’autre, les autres, mais c’est un combat. Si vous ne vous battez pas, c’est que vous avez renoncé à votre mission, et il ne vous reste plus beaucoup de temps à vivre.
« L’enseignement n’est pas un transfert de connaissances »
Le renoncement surgit dans un endroit où je n’aurais pas cru qu’il pût survenir. Cette phrase – « l’enseignement n’est pas un transfert de connaissances » – fut prononcée dans le cadre d’une journée de formation qui rassembla dans un bâtiment dûment estampillé aux trois couleurs de l’État tou.t.es les contractuel.le.s en lettres modernes de l’Académie. Je précise que les deux formatrices, enseignantes titulaires expérimentées encore en fonction, délivrèrent une prestation de qualité, montrant que précisément elles savaient transmettre, aux ados comme aux adultes.
Leur affirmation m’apparut à la fois révolutionnaire – à quoi sert l’école si ce n’est à transmettre des connaissances ? – et juste – l’évolution des cerveaux humains et le développement de l’intelligence artificielle (pour faire simple) montrent qu’en effet la mission de l’école doit être entièrement revue. Mais c’est le lieu et le moment qui me sidérèrent : alors que je constatais, comme tant d’autres, que l’Éducation Nationale allait dans le mur faute de savoir, et/ou de pouvoir (c’est l’objet de cette note), se remettre en cause, deux de ses éminentes représentantes, qui au quotidien s’escrimaient à nourrir les élèves de Ronsard, Voltaire et Rimbaud, quand ce n’était pas Aloysius Bertrand, l’Abbé Prévôt et Ionesco, tenaient des propos en décalage complet avec leurs pratiques. Car, suivant les programmes, en donnant à leurs élèves ces nourritures inadaptées, elle visaient bien à « transférer des connaissances », l’effectivité de ce transfert étant vérifiée tout au long de l’année par des devoirs et des contrôles, avant d’être validée par le bac, outil par excellence de contrôle du transfert des connaissances.
Les autres participant.e.s étaient sans doute plus habitué.e.s que moi à ce qui n’était peut-être qu’un élément supplémentaire de langue de bois, car je fus le seul à questionner l’assertion. On me répondit aimablement : « Il faut cependant être convaincu.e qu’on a quelque chose à leur apporter » ; « On doit apprendre à comprendre ; nous sommes des professeurs de compréhension ». J’étais trop « bleusaille » en lycée et en enseignement du français pour renchérir, mais je ne peux m’empêcher de penser que si on veut aider les élèves à comprendre – et à aller plus loin ensuite – il vaut mieux leur proposer des textes compréhensibles et qui aient du sens pour eux.
« En fait, ce qui est important, c’est l’implicite. L’interprétation ». L’autre formatrice avait ajouté cela pour m’aider à comprendre. L’implicite ? Nous serions donc des transmetteurs d’implicite ? On soumet aux élèves des textes imbitables pour qu’ils déduisent du magma qu’ils représentent pour eux une pensée, une règle, une vérité ? Je me dis alors que, quand Amaury, élève de 1ère STMG, lâcha, tandis que nous suions sur la rencontre de Manon Lescaut et du chevalier Des Grieux, « Monsieur, elle est kilométrée, Manon ! », il avait compris l’implicite.
« D’accord, répondis-je à la seconde formatrice, merci ». J’étais sonné. Ça commençait fort.
Émotions contradictoires
Je me colletai à la réalité de la salle de classe 5 X 18 heures. Outre le considérable travail de préparation que cela me demanda, car je partais de 0, aucune de ces 90 heures ne fut facile, chacune ou presque réservant son lot d’inattendus. Quand j’avais réussi à créer une dynamique, que nous avions travaillé dans des conditions à peu près acceptables, je pensais en traversant le parc dans lequel étaient plantés les 5 bâtiments de l’établissement : quel beau métier ! Ces jeunes méritent d’être aidés. Je crois que je suis à ma place et que je peux le faire.
Et puis l’heure d’après avec une autre classe, ou la fois suivante avec la même classe, l’ambiance changeait du tout au tout : il fallait en permanence sévir pour obtenir un semblant d’attention et/ou de silence, des élèves qui d’habitude participaient étaient fermé.e.s voire hostiles, rien ne les touchait et ne les intéressait. Dans ces cas-là, je marchais en sortant d’un pas lourd avec des pensées sombres : quel métier atroce ! Il est impossible de faire quoi que ce soit avec ces desperados. Rarement, je n’ai ressenti autant d’émotions contradictoires que pendant ces 5 semaines en lycée.
La raison est assez simple : non seulement « les clients » sont difficiles, mais en plus on nage en pleine absurdité. Le prof est aux prises avec des contraintes qu’il ne peut maîtriser, alors qu’on lui demande de maîtriser 30 boules de nerfs aux prises avec les mêmes contraintes. Je ne reviens pas ici sur la calamité que constituent les smartphones, sans doute le premier de tous les maux, j’en ai parlé par ailleurs (voir notamment https://desvies.art/2024/09/20/histoire-du-xxie-siecle-premiere-partie-2000-2024-naissance-de-la-post-humanite-chapitre-1-la-numerisation-du-monde/).
Je voudrais montrer l’absurdité du système sur trois points plus spécifiques à l’Éducation Nationale : les programmes de français, les rythmes scolaires, les règles du lycée.
Des programmes absurdes
Malgré les formatrices, les manuels et les collègues, j’eus beaucoup de mal à comprendre ce qui était attendu des élèves de Premières en fin d’année, qui est, en Français, celle du bac. Les élèves eux-mêmes n’en ont qu’une très vague idée. Il convient déjà de saisir que le programme est divisé en « objets d’études », au sein desquels le professeur doit choisir une « œuvre » qui doit être intégrée dans un « parcours » (plusieurs œuvres de siècles et de genres différents autour d’une même thématique), complété de « lectures commentées » (des extraits d’œuvres) et d’une « lecture cursive » (œuvre d’un siècle différent de l’œuvre étudiée). Relisez la phrase, que j’ai rédigée le plus simplement possible, vous allez vite voir la difficulté. J’ajoute qu’on parle aussi de « corpus », mot dont je connais bien sûr la définition ; mais je ne suis jamais arrivé à comprendre de quoi il s’agissait en l’espèce, et comment il s’intégrait dans (ou entre ?) les objets, les œuvres, les parcours et les lectures. C’est peu glorieux j’en conviens, excusez-moi. Si vous abandonnez la lecture de mon texte ici, je ne vous en voudrai pas.
Ça, c’est le cadre. Je ne vais pas détailler le fond, mais juste vous indiquer le contenu des objets d’études de Français, pour que vous admiriez leur adéquation avec les besoins et aspirations d’un ado de 2025. En Première, les quatre objets d’études sont : La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle, Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle, La poésie du XIXe au XXIe siècle, Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle. Facile, adapté, cohérent. Ne vous laissez pas abuser par le XXIe qui borne 3 de ces 4 objets d’études, et qui pourrait laisser croire à un effort de modernité dans cet effrayant passéisme, limite nationaliste car exclusivement consacré aux auteurs francophones : s’il y a un siècle qui passe à l’as, faute de temps, c’est bien celui qui concerne les jeunes, sauf à travers quelques auteurs tendance on ne sait pas trop pourquoi, comme Philippe Jaccottet (1925-2021), dont on étudie L’effraie, recueil de poèmes en vers libres, contenant Portovenere, Agrigente, Les eaux et les forêts, subdivisée en I, II, III et IV, et des vers comme « Tu es ici, l’oiseau du vent tournoie » (pardon Philippe, ce n’est pas de vous que je me moque, mais de ce que l’on fait de vos textes, infligés à des élèves dans des conditions où il est impossible qu’ils les apprécient).
Tout bleu que j’étais, une contradiction m’apparut entre l’ambition folle de ce programme et le renoncement à la transmission : s’il ne s’agit plus de transférer des connaissances, pourquoi embêter les Secondes avec Le melon de Saint-Amand (1634) et les Premières avec Le mimosa de Francis Ponge (1952) ?
Le pire est à venir. Malgré la complexité des constructions à élaborer pour faire coïncider objets, parcours, œuvres et lectures (et corpus ?), cela vaudrait le coup d'essayer si l’on essayait de savourer les textes issus de ces croisements. Mais le but n’est pas là. Il ne s’agit pas de prendre plaisir à lire, mais d’analyser, de disséquer, de chercher la petite bête. C’est un peu comme si on proposait aux élèves un gâteau, non pas pour le déguster, mais pour le casser, afin d’essayer de découvrir les ingrédients, leur nature, leur teneur, leurs proportions, leur cuisson. Donc ils goûtent d’abord la farine, ensuite les œufs, ensuite la levure, ensuite le sucre, ils recommencent, doivent varier les combinaisons… Et comme c’est ainsi immangeable, ils vomissent.
Je n’invente rien. À l’oral, le jeune ou la jeunette de 16 ans doit produire l’analyse linéaire d’un texte (ligne par ligne), en spécifiant tous les « procédés » utilisés par l’auteur.e (à qui l’on prête une fois sur deux des intentions qu’il n’avait pas, mais c’est un autre débat). Les ados sont notamment tenus de faire ressortir le paratexte, l’énonciation, la composition, le lexique, la grammaire. Ils ont intérêt à savoir ce qu’est une anaphore, une prolepse, un chiasme et un zeugma, à ne pas oublier de mentionner une assonance et une allitération, à trouver la proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de condition qui se cache dans la page. Ils disposent certes d’une demi-heure de préparation et ont vu en cours les deux textes sur lesquels ils sont interrogés (un choisi par l’examinatrice dans la liste présentée, un choisi par eux). Mais il est fort à parier qu’après un pareil traitement ils seront dégoûtés pour longtemps, si ce n’est à jamais, de tout ce qui ressemble à de la littérature.
L’épreuve écrite est un peu moins destructrice. Il y a des petites différences selon les types de Premières, mais elle consistait pour mes ouailles en, au choix, un commentaire de texte (pour lequel on retrouve les mêmes exigences qu’à l’oral) ou une contraction de texte (résumé) suivie d’un essai, ce qui laisse un peu plus place d’une part à l’appréciation d’un écrit dans sa globalité (contraction) et à la réflexion personnelle (essai).
Le plus affligeant est que ces programmes et ces modalités n’ont quasiment pas évolué depuis le temps où j’étais élève de Première, c’est-à-dire il y a 45 ans. Et déjà ils étaient aberrants. Aujourd’hui, alors que la société a tellement changé, ils le sont davantage encore.
Des rythmes absurdes
Je distinguerai ici les cours, les journées, les semaines, l’année.
Cette question de l’absurdité du rythme des cours, elle m’est apparue lors du remplacement, pas quand j’étais élève, parce que je n’avais pas la conscience pour ça, et pas dans mes précédents ou autres enseignements, car mes cours dans le supérieur sont programmés sur des plages de 2, 3 ou 4 heures.
Au lycée en 2024-2025, je réalisai que, comme il fallait bien quinze minutes pour que les élèves oublient un peu l’avant, l’après et l’a-côté – quand on y parvenait – et qu’ils anticipaient souvent la fin du cours cinq ou dix minutes avant l’heure effective – quand ce n’était pas quinze –, à peine avions-nous réussi à entrer dans un sujet, à nous concentrer un peu sur les stances de Rodrigue ou sur l’incipit de L’Éducation sentimentale (les pauvres…), la cloche sonnait et le maigre acquis s’envolait aussitôt, dans un fracas de chaises déplacées, de bousculades, d’interpellations et de consultations de smartphones.
Au cours d’après en maths, en sciences de la vie ou en histoire, le même fractionnement se reproduisait. Les élèves passaient ainsi leur journée à se déplacer de salle en salle, arrivant toujours bourrés d’émotions, d’excitations et d’addictions, si bien qu’ils savaient à peine où ils se trouvaient, se laissant porter par la vague, l’habitude, ou les indications de leur espace numérique de travail. Il est bien sûr très difficile dans ces conditions de retenir quelque chose d’un cours, même l’essentiel.
Avec entre 28 et 32 heures de cours par semaine, ils leur arrivaient d’avoir des journées de 6 ou 7 heures, et donc 6 ou 7 cours différents dans la journée. Loin de moi la volonté de dire que l’on travaille trop dans notre bon pays. Mais pour un jeune de 16 ans, chauffé à blanc par 1200 autres jeunes autour de lui et 1200 stimulations des réseaux diaboliques, c’est trop. Il n’est pas en condition d’assimiler ce qu’il entend, ce qu’il fait. J’ai bien noté qu’il ne fallait pas chercher à lui transmettre des connaissances, mais même s’il ne s’agit que de le faire lire, discuter, écrire, écouter, 30 heures par semaine, c’est trop.
Ce bourrage des jours et des semaines est d’autant plus absurde que les vacances sont trop longues. C’était évident depuis longtemps, mais plusieurs études sérieuses l’ont démontré récemment. 2 semaines à la Toussaint, 2 semaines à Noël, 2 semaines en février, 2 semaines à Pâques, 9 semaines en été : cela fait 17 semaines de vacances. Sans compter 1 de plus liée aux jours fériés. Comme celles de la journée, ces ruptures dans l’année cassent la concentration, compliquent la mémorisation, empêchent la progression.
J’ajoute que, lorsque leurs cours commencent à 8 heures, nombre d’élèves doivent se lever à 6 heures, si ce n’est 5 h 30, pour aller prendre le car de ramassage scolaire. Ils sont ainsi très nombreux en manque de sommeil, ce qui aggrave encore la situation.
Des règles absurdes
Dernière série d’absurdités rencontrées au cours de ces 5 semaines bouleversantes : les règles auxquelles sont soumis, ou non soumis, les élèves.
Comme je ne vis aucun livre au cours des premières séances, je posai la question. J’appris qu’ils avaient tous un manuel, que celui-ci était chez eux, qu’ils ne l’ouvraient jamais et qu’ils ne l’apportaient jamais.
– Il sert à quoi ? demandai-je.
30 voix répondirent gaiement :
– À rien !
Peut-être, me dis-je, sont-ils passés au dématérialisé. Mais je ne vis pas plus d’ordinateurs ou de tablettes sur les tables que de livres (il me semblait que de nombreux Conseils Départementaux fournissaient les élèves de collèges en tablettes, et que les Conseils Régionaux faisaient de même pour les élèves de lycée, mais visiblement ce n’était pas le cas partout). Une collègue à qui je m’ouvris de cette incongruité m’apprit que, à part exceptions, ils étaient ignares en informatique. Parfaitement à l’aise pour récupérer ou transférer une vidéo sur un réseau, ils ne maitrisaient aucun logiciel de bureautique et tapaient sur un clavier azerty comme des petits vieux en situation d’illectronisme.
Ils écrivaient donc sur du papier. Le prof que je remplaçai, me dirent-ils (mon prédécesseur n’avait pas répondu aux messages que je lui avais envoyés pour tenter de me mettre en phase avec son travail), leur avait conseillé d’utiliser un classeur plutôt que des cahiers, mais ne leur avait pas donné de consignes particulières pour organiser ce classeur. Du coup… Si la majorité, me sembla-t-il, avait fait l’effort de trouver un classement à peu près cohérent (cours, méthodo, exercices, ressources…), certains élèves venaient parfois en cours avec quelques feuilles, volantes ou dans une pochette, d’autres venaient sans rien.
Ils comptaient sur les photocopies que donnaient les enseignants, et là aussi je me rendis compte que l’école française n’était pas vraiment à la pointe : le nombre de photocopies distribuées était colossal. En 2024-2025. Moi qui avais quelques scrupules à utiliser la carte qu’on m’avait confiée pour accéder aux photocopieuses (énormes, nombreuses et en parfait état), je voyais des collègues imprimer à tour de bras… des connaissances qu’on avait pourtant renoncer à transférer.
En matière de discipline, on n’était pas à une contradiction près non plus. Au préalable, je rappelle que tout espoir de respect automatique du maître est à bannir, au risque de graves désillusions. Ce temps est révolu, sauf peut-être en primaire, et encore. Dans un combat, il faut s’imposer. Je ne sais pas si l’autorité naturelle existe, mais là aussi, ça ne fonctionne plus guère devant des ados gavés à la dérision (talk-shows), au relativisme (réseaux) et à l’humiliation (Hanouna et autres calamités du même tonneau). Il faut donc frapper, pas fort mais nettement, et vite. Soit dès le premier cours, le deuxième à la rigueur.
Comme je n’étais que remplaçant, j’ai temporisé. C’est-à-dire que j’ai attendu 4 cours pour coller un élève intenable, et que je n’ai enlevé que 10 points à celui que je pris en train de copier sur son iPhone lors de l’évaluation de fin de trimestre. Je payai cher ces faiblesses, et ne parvins jamais à obtenir le silence nécessaire à un travail dans de bonnes conditions, alors que j’y étais toujours arrivé par ailleurs.
Les heures de colle – on dit retenue – sont tout à fait dérisoires, archaïques, j’en suis convaincu. Mais je m’aperçus – grâce au fil de discussion ouvert sur Pronote pour chaque classe – que c’était quasiment la seule arme à disposition des professeur.e.s et la seule arme utilisée (avec un système de gradation, avertissement, 2 heures, 4 heures). Envoyer un élève chez le proviseur ou le conseiller principal d’éducation ne servait à rien (sauf en cas d’acte grave), et cela aurait condamné ces deux professionnels à passer leur temps à recevoir des élèves.
Il faut dire que la pression morale – si tu ne travailles pas tu n’auras pas ton bac – n’a plus l’effet qu’elle pouvait avoir auparavant, si elle en a jamais eu, sur les élèves indisciplinés. D’une part parce qu’ils savent qu’il y a de bonnes chances qu’ils obtiennent leur bac même en ne travaillant pas en cours, d’autre part parce que les plus récalcitrants ne se projettent pas dans l’avenir. Le nihilisme qui a touché toutes les jeunesses de tous les temps existe encore.
La condition qui me parait déterminante pour la discipline des élèves, c’est l’attitude générale de la direction de l’établissement. On voit tout de suite quand on arrive dans un lycée si l’endroit est tenu ou pas : les élèves se lèvent-ils quand l’adulte entre en classe ? Disent-ils bonjour et au revoir ? Se taisent-ils quand on le leur ordonne ? Rectifient-ils leur position ou leur démarche à l’approche d’un enseignant ? On voit à quelques détails si la direction a su imposer un minimum de respect dans l’établissement. On distingue aussi les établissements dans lesquels l’équipe pédagogique est unie, et si un enseignant est soutenu par le conseiller principal d’éducation, la proviseure adjointe et le proviseur quand il rencontre un problème de discipline. Je dirais que cela m’a semblé être plutôt le cas dans mon lycée en fin d’année.
Suggestions (qui déplairont aux syndicats, aux parents, aux médias, aux politiques…)
Il me paraît logique de terminer mon propos en formulant quelques suggestions. Non pas dans un quelconque espoir de prise en compte, bien sûr. Mais par honnêteté intellectuelle, pour la cohérence de la réflexion et le respect des lecteurs.
À partir des quelques éléments de constat rappelés ci-dessus, je proposerais, si j’avais voix au chapitre, les aménagements suivants :
– des cours de 2 heures, un le matin de 9 h 30 à 11 h 30, un l’après-midi de 13 h 30 à 15 h 30 ;
– donc des journées de 4 heures de cours, les lundi, mardi, jeudi et vendredi, de 2 heures le mercredi matin, soit 18 heures de cours par semaine en lycée (option possible de 2 heures supplémentaires le mercredi après-midi) ;
– la suppression de 5 semaines de vacances, en réduisant les petites vacances (Toussaint, Noël, Février, Pâques) et les grandes vacances (été) d’une semaine. On passerait ainsi de 17 semaines à 12 semaines de vacances, soit une moyenne de 1 semaine de vacances par mois. Pour les enseignant.e.s, ces 5 semaines de vacances en moins seraient compensées par une augmentation de salaire ;
– l’interdiction des smartphones au lycée, afin que le temps d’école soit un temps d’échange avec les autres (élèves et enseignants), avec soi-même, avec le silence, qui permette une immersion dans les matières et les programmes étudiés, sans parasitages. À l’entrée de l’établissement, près des portiques, chaque élève bénéficierait d’une mini-consigne, accessible avec sa carte, dans lequel il rangerait son smartphone avant de pénétrer dans l’établissement, le passage dans le portique vérifiant cette absence de smartphone ;
– une refonte complète des programmes de français, impliquant la suppression du théâtre, de la poésie, du roman avant le XIXe siècle, et le remplacement par des études, non linéaires, de textes faisant la part belle à la culture générale et aux questions contemporaines, via la fiction et la non-fiction, en partant de ce que les élèves connaissent pour approfondir et élargir progressivement vers ce qu’ils ne connaissent pas (soit l’inverse de la démarche actuelle) ;
– l’utilisation systématique, à partir de la Seconde, d’un ordinateur portable, avec formation d’une semaine au traitement de texte, au classement, à l’accès aux ressources (les aider à identifier les sources fiables est une urgence absolue). Le wifi en salle de classe serait accessible aux moments choisis par le professeur (les élèves n’ayant pas de smartphones en leur possession, le bluetooth serait inopérant).
Il y aurait beaucoup d’autres choses à revoir, bien sûr. Mais si on adoptait déjà ces six mesures, on donnerait une chance à l’Éducation Nationale de continuer à remplir sa mission fondamentale. Si l’on perdure dans les absurdités actuelles, de plus en plus de personnes – enseignants, élèves et parents – se détourneront d’elle et chercheront ailleurs les moyens de se former et de gagner leur vie. Qui sait si l’on ne verra pas bientôt des entreprises ou des groupes financiers recruter des jeunes dès le plus jeune âge pour les former, moyennant rémunération, aux métiers de demain ? On irait encore plus loin dans le corporatisme, la sélection par l’argent et on risquerait l’embrigadement des enfants.
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En plus de ces réflexions, je garderai de mon séjour en absurdie les visages, les voix, les sourires et les gestes d’Ahmad, Érina, Chiara, Elyès, Andréa, Molly et quelques-un.e.s encore. Même si certain.e.s m’ont plus marqué que d’autres – comment pourrait-il en être autrement ? –, je n’ai jamais oublié que tous ces élèves, même les plus difficiles, sont des enfants qui arrivent à l’école avec parfois de lourdes charges, ou au contraire une absence angoissante de repères, et qu’ils méritent chacun notre plus grande attention et nos efforts maximaux. Je garderai pour moi quelques paroles de reconnaissance éperdue, qui m’aident à considérer que je n’ai pas été tout à fait inutile à ces jeunes.
Je pense enfin à celles et ceux qui continuent ce métier impossible, magnifique et indispensable. Il faut les aider en revoyant les programmes, les rythmes et les règles. Nous sommes tous concernés. Une société qui ne parvient pas à éveiller ses jeunes aux réalités du monde et à l’altruisme se prépare un sombre destin.
vendredi 10 janvier 2025
Composition sur les corps
(environ 3 minutes de lecture)
En début d’année passée, je vous avais proposé une Variation sur les cons et une Digression sur les culs. Je complète aujourd’hui avec une Composition sur les corps, écrite dans le même style.
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On oppose souvent le corps et l’esprit, à tort selon moi, car le cortex fait partie du corps. Plutôt que de corps et âme, on devrait donc parler de corps-à-corps ; et revoir le corpus.
Tout est corporel, nous le savons bien, de la cornée aux cors-aux-pieds, en passant par les coronaires.
Le corps sain n’est ni corpulent, ni biscornu ; il est cordial. Et raccord, plus ou moins : plus, c’est le corps sage, moins, c’est le corps sot. S’il est incorrect, s’il s’agite à cor et à cri, s’il écorche ses coreligionnaires, le corps ira en correctionnel.
Même grand, il se peut que le corps soit malade ; les organes se corrodent et il devient corrosif. Le corps n’échappe ni aux carences, comme le scorbut, ni au virus, comme le corona, peu sensible aux anticorps. La cortisone et les corticoïdes le soulagent un temps, mais le cornaquent dans la dépendance. Surtout quand le cordage vieillit. Il n’y a que le repos, alors, pour éviter les cormorans ; chut, le corps y dort.
On classe parfois les corps par catégories : le corps est médical, diplomatique, électoral, les corps sont d’armée ou de métiers, et les grands corps de l’État. Sans oublier les corporations, qui souvent s’encordent avec la corruption. Je préfère les individualités : Coralie, Corinne, à la rigueur Corentin. Et je deviendrais fou sans les descendants de Corneille. Mais rien de mieux qu’une Corona avec une choriste sur une corniche de Corinthe.
En Espagne, à Cordoue (Cordoba), on trouve le corazon et les corognes. Au Nord, c’était les corons ; en Cornouailles, le corned-beef. Ailleurs aussi, à Cordouan, dans le Vercors ou dans les Corbières, le corps naît. Et que ce soit en Corrèze, en Corse – Cocorico – ou en Corée, le corps sait.
Les plus agréables des corps, bien sûr, sont les corps beaux, et mieux encore les corps dons. Parmi ceux-ci, il y a le cor de basse et le cor de chasse, le corail et la corolle, ces créations au cordeau. Magnifiques aussi sont les chorégies, quasi égales des coryphées, qui chantent les correspondances entre Dieu et les hommes. Plus prosaïques, mais non moins délicieux, les corn flakes, la chicorée, la coriandre (et les cordons bleus, pour ceux qui aiment). L’homme, certes, craque pour les corps nichons, qui sont ses cornes d’Abondance.
Parfois les corps se battent, pour des histoires de Coran, de corsaires, de score, ou de décor. Ils sont en désaccord, frappent en corner, et c’est la corrida. Certains refusent d’être corvéables, d’entrer dans le cortège. Ils ne veulent pas être corps rompus, ils ne supportent pas les Corléone. Refusant d’être encornés dans un corral, ils se regroupent en corps francs, accordent leurs forces et infligent aux cornards la correction méritée.
Un rien peut désaccorder les corps. Par exemple, la licorne est sympathique, le bicorne moins ; la Corvette est une voiture synonyme de liberté, la cornette de la sœur des Cordeliers en revanche… L’habit ne fait pas le moine, oui, pourtant le corps corrobore. Ou édulcore. Ou incorpore. Quelques incorrigibles ne veulent pas jouer corporate. La pécore picore, le corniaud écornifle… On ne peut les mettre à la corbeille et l’on ne sait comment escorter ces coriaces.
Aurai-je le temps de corriger encore ? Moi qui me suis jeté à corps perdu dans les corrélations, j’en ai agencé des mots, j’ai même battu des records ! Mais quand viendra l’heure de ma mort, il n’y aura pas le quorum à mon enterrement, personne pour crier « encore, encore ». Normal : j’ai disparu dès 30 ans pour m’adonner aux concordances.
Qu’on me trouve un arbre, cornouiller ou autre, et que vienne à l’occasion une guitare ou une cornemuse. Et puis, qu’on me laisse m’accorder à ma manière avec les corps célestes.
vendredi 3 janvier 2025
Flocon magique
(environ 2 minutes de lecture)
La neige commençait à recouvrir la pelouse, les thuyas, le figuier. Comme elle était rare, je ne me lassais pas de la contempler depuis la fenêtre de mon bureau, de plain-pied sur le jardin. Ce moment de la chute arrêtait le temps. Sous la pureté des flocons, les mouvements des hommes devenaient incongrus. La neige en plus étouffait les sons, adoucissait les bruits. Quand elle se mettait à tomber, le monde disparaissait, un autre apparaissait.
À cet instant, la femme que je n'attendais plus a surgi. Et je ne peux m’empêcher de rapprocher les deux phénomènes. En conscience ou pas, elle a profité de la transformation de la nature pour modifier l’état de deux individus. Parce qu’elle venait du portillon qui donne sur la rue, elle est arrivée dans l’encadrement de la fenêtre par la droite. Comme je ne regardais pas l’écran de mon iMac mais la neige, je l’ai vue tout de suite. Du moins j’ai vu d’abord une forme, ensuite une fée, blanches, avant que mon cerveau tire une conclusion sensée de ces éléments.
Elle s’est tournée vers moi. Au milieu du blanc de la neige, du blanc de son bonnet, du blanc des barreaux de la fenêtre, son visage rose et ses yeux bleus se détachaient. Des mèches blondes coulaient devant ses oreilles. Un ange s'était posé devant moi.
C’était une fille que j’avais courtisée sans succès. Cela n’avait pas été facile pour moi, ce n’était jamais venu tout seul, mais jusqu’à peu j’avais réussi à vivre au moins une belle histoire chaque année. Désormais, je traversais un désert sans fin, j’étais devenu invisible. Pourtant, je n’avais jamais cessé de lancer des bouteilles à la mer, c’est-à-dire des mots, des messages, des sourires, des invitations… Parce que j’y croyais. Parce que je me disais qu’un jour ça marcherait. À force. C’était mathématique. Une belle aurait besoin de moi, envie peut-être, et me remarquerait, ou se souviendrait.
Il a fallu 6 ans. 2190 jours, et puis ce jour est arrivé : une femme qui me plaisait a débarqué chez moi.
Elle est restée. Pendant deux ans. Qui sont passés à toute vitesse. Je donnerais ma vie pour ces deux années. Voici ce qu’elle m’a dit lorsque, me levant à son apparition, je suis sorti et que nous nous sommes retrouvés devant la porte d’entrée :
– Il ne me reste plus beaucoup de temps. Si tu es d’accord, je veux terminer ma vie avec un homme bien. Pour une fois. J’ai toujours été attirée par des connards et des mauvais garçons. Je ne sais pas si je le regrette, c’est ainsi. Maintenant, c’est avec toi que je veux être. Tu sauras m’aimer et je crois que je saurai aussi.
Elle m’a rendu heureux, je l’ai rendue heureuse. Elle m’a même répété :
– J’aurais dû être malade plus tôt.
Ce ne sont ni la santé ni la durée qui garantissent le bonheur.